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Un non qui grimpe, qui grimpe

lundi 14 février 2005, par Charles Jaigu

Le Point - 10/02/2005

Il y en a au PC, à la CGT, à l’UMP, au PS... Les partisans du non composent un ensemble disparate qui trouve peu à peu un écho dans l’opinion

« Le chemin vers l’Europe sera long », ont-ils répété tour à tour. La visite en Turquie du président de l’Assemblée nationale, en compagnie des quatre présidents des groupes parlementaires, avait tout d’un déplacement de politique intérieure : montrer aux Français que le Parlement saisit à bras-le-corps ce dossier brûlant qui menace à tout moment de contaminer le vote sur la Constitution. Côte à côte lors des rencontres avec leurs interlocuteurs turcs, les « cinq » mousquetaires, emmenés par Jean-Louis Debré, le « d’Artagnan » du président de la République, ont regardé sous toutes les coutures cette nouvelle question d’Orient. « Loin des débats stériles dans un hémicycle vide, a tranché Jean-Louis Debré, je veux que nous voyions les choses par nous-mêmes. »

Très vite, Ankara a laissé percer toute son amertume d’être malmené dans les débats hexagonaux. « Le dialogue a été chaud », reconnaît Jean-Louis Debré à propos de sa rencontre avec le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan. « Mâchoires serrées et regard dur », selon un témoin de la scène, Erdogan, homme de haute carrure, n’a guère apprécié l’évocation tatillonne par les parlementaires du « génocide arménien ». Au-delà de ces échanges crispés, le président de l’Assemblée a voulu porter la parole de Jacques Chirac et atténuer l’image d’une France farouchement antiturque. Pointant du doigt ces « personnages » de la politique française qui multiplient sur la Turquie les « amalgames injustifiés ». Philippe de Villiers, François Bayrou et Nicolas Sarkozy, jamais nommés, toujours suggérés, affublés de bonnets d’âne, ont été renvoyés à leurs chères études. Et au premier chef Nicolas Sarkozy, coupable d’avoir lancé un très désinvolte « Si la Turquie était dans l’Europe, ça se saurait ».

« Ce sont les salamalecs du petit Mamamouchi Jean-Louis Debré au Grand Turc. Un tel voyage ne fait que jeter de la chaux vive sur une plaie purulente », s’est empressé de brocarder le souverainiste Philippe de Villiers. Le genre de formules qui font pâlir l’ex-puissance coloniale ! De plus en plus irritée d’entendre les Français répandre de « fausses images » ou de « vieux clichés » aux relents populistes, à mille lieues des réalités complexes de la « Turquie réelle ».

Mais, qu’elle le veuille ou non, l’ancienne puissance ottomane a compris qu’elle était devenue l’otage d’un débat hexagonal. Au point qu’Ankara a fait passer la consigne aux médias et aux responsables politiques de « ne pas jeter de l’huile sur le feu jusqu’au référendum du mois de juin », glisse un diplomate. Car si le non s’imposait, la Turquie serait sur le banc des accusés, au même titre que cette Europe libérale qu’a illustrée récemment la polémique sur la directive Bolkestein, qui hérisse les électeurs de gauche.

Or le non, justement, inquiète. Du souverainiste Nicolas Dupont-Aignan au socialiste Jean-Luc Mélenchon, ils font déjà un tabac dans les réunions publiques. Le livre de Philippe de Villiers a atteint les 40 000 exemplaires en un mois. Quant au oui, il apparaît de plus en plus fragile, à la merci de la masse des indécis. Selon le sondage CSA/« France Europe Express » paru mardi, les partisans de la Constitution ne l’emporteraient que par 60 % des voix contre 40 %, soit une perte sèche de cinq points depuis le début du mois de janvier. A ce rythme, « le oui n’a pas de quoi passer l’hiver », clament ses adversaires. Ce front hétéroclite, où se joignent les doléances antiturques de l’électorat de droite et la critique antilibérale de la gauche, a déjà entamé les certitudes des tenants du oui. « Une victoire du non alors qu’aucune formation politique gouvernementale ne le porte, ce serait encore une fois, après le 21 avril 2002, le signe d’une crise profonde de la politique », prévient le socialiste Manuel Valls. Mais l’ex-partisan du non lors du référendum interne du Parti socialiste juge l’échéance trop lointaine encore pour gager un pronostic.

Pour l’heure, le non a surtout marqué des points sur le front syndical. L’indiscipliné Jean-Luc Mélenchon, qui mène campagne pour le non malgré les consignes de son parti, a salué le « renfort considérable » de la CGT. Bernard Thibault, désavoué à 82 % - c’est une première dans l’histoire du syndicat - par le Comité confédéral qui l’a élu, perd la main, après six ans d’efforts pour faire prévaloir une ligne européenne réformatrice à l’intérieur de la confédération. Un vote massif qui a surpris le secrétaire général, alors qu’il avait choisi lui-même de lancer la consultation. Et Alain Bocquet, le président du groupe communiste, a salué, en Turquie, ce renfort dans la lutte « anticapitaliste ». Tout en s’inquiétant devant les patrons turcs des dangers du « dumping social », dont la France ferait les frais...

Depuis le voyage de François Mitterrand en 1992, aucun haut responsable français n’avait foulé le sol anatolien en voyage officiel. Entre la gerbe au mausolée de Mustafa Kemal Atatürk et la conférence de presse au côté du président du Parlement turc, Jean-Louis Debré est apparu tour à tour comme le messager de l’inquiétude des Français et comme le garant des engagements de Jacques Chirac. Il s’est aussi efforcé de présenter un profil de « premier ministrable », capable de « porter la parole de la France ». Car, si le non l’emporte, raisonne l’un de ses proches, il faudra bien, cette fois-ci, changer de Premier ministre...

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