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La marche turque de Jacques Chirac

mardi 14 décembre 2004, par Laure Mandeville

Le Figaro

Domaine traditionnel réservé du président de la République, la définition de la politique étrangère française reflète quasi exclusivement les choix internationaux de l’Élysée, c’est-à-dire ceux de Jacques Chirac. La question turque n’échappe pas à ce prisme présidentiel.

Très favorable à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, le président Chirac a mis depuis plusieurs années déjà la diplomatie française au service de ce choix politique très personnel, quitte à se retrouver en porte-à faux à la fois avec son parti, l’UMP, et avec une écrasante majorité de l’opinion publique française.

Pour lui, accueillir la Turquie au sein de l’Union, apparaît comme un choix politique capital, car destiné à écarter la menace d’un « choc de civilisations » entre l’Occident et l’islam. « Animé par un vaste dessein géopolitique, Chirac entrevoit le moment où l’Union européenne commencera à exister au Proche-Orient », explique le chercheur de l’Ifri Philippe Moreau Defarges. Dans le contexte de l’après 11 Septembre, alors que les sociétés européennes sont confrontées au défi de l’intégration de larges populations musulmanes, le chef de l’État estimerait indispensable de faire la preuve que la religion musulmane est soluble dans la démocratie européenne. Le modèle de laïcité turc, en apportant de l’eau au moulin de la laïcité à la française, lui en fournirait l’occasion. « C’est l’intérêt de tous d’avoir une Europe forte, solide et assurée de ses frontières », expliquait le président de la République lors d’un récent sommet franco-allemand à Berlin, n’hésitant pas à dire que « l’adhésion d’Ankara est son voeu le plus cher ». « C’est dans l’intérêt de la Turquie et de l’Union européenne, et c’est aussi dans l’intérêt de la paix, de la sécurité et de la démocratie dans le monde et dans notre région », ajoutait-il.

L’approche élyséenne est soutenue par une bonne partie du corps diplomatique, qui estime que le caractère didactique du « carcan » des négociations européennes contribuera à démocratiser et à stabiliser le système politique turc.

Mais ces arguments essentiellement stratégiques, et, selon certains, un peu vagues, n’ont pas suffi à calmer les inquiétudes d’une grande partie de l’opinion. Dans les élites pro-européennes, on s’inquiète du blocage de l’exécutif que pourrait susciter l’arrivée d’un acteur au poids démographique aussi important que la Turquie (70 millions d’habitants, 97,8 prévus en l’an 2050). Dans le système de vote au sein du Conseil des ministres européen prévu par la future Constitution, ce « choc démographique » se traduirait par « un équilibre politique dominé de façon marquée » par Ankara, selon l’article de la revue Economie et Prévision du ministère français des Finances. Selon les études présentées par l’auteur de l’article, Frédéric Bobay, la Turquie « serait en mesure de bloquer 75,6% des décisions, contre seulement 55,7% pour la France ». La masse critique que les députés turcs constitueraient au sein du Parlement européen inquiète également les experts. L’opinion française semble de plus redouter de voir des travailleurs turcs déferler sur des pays européens, déjà soumis à une forte pression migratoire. Relayée par l’UMP et les partis souverainistes à l’Assemblée nationale et au Sénat, ces inquiétudes se sont faites si pressantes que l’Elysée a dû tempérer son tropisme pro-turc, en évoquant la mise en place de plusieurs garde-fous.

Ainsi le président Chirac a-t-il promis récemment, pour « rassurer ceux qui s’interrogent », d’inscrire dans la Constitution la nécessité de tenir référendum sur la Turquie, à l’issue des négociations d’adhésion, dans dix ou quinze ans. « En toute hypothèse, la décision leur reviendra, car ce sont les Français qui décideront, par référendum », a-t-il expliqué.

Cette annonce est censée diffuser la crise politique qui menace sur la question turque, et empêcher que les Français ne se prononcent contre la Constitution européenne par référendum, en raison de leur hostilité à la Turquie. Dans ce même esprit, contrairement au chancelier allemand - pour lequel le processus qui s’ouvrira le 17 décembre ne peut que déboucher sur une admission turque dans l’UE - le président Chirac n’exclut pas l’éventualité d’une « troisième voie » entre l’adhésion et la non-adhésion, qui viserait à établir un « lien fort » entre la Turquie et l’Union européenne, au cas où les négociations échoueraient. « La conclusion des négociations qui vont s’ouvrir n’est pas écrite. C’est un processus dont le résultat n’est pas garanti d’avance : La France souhaite d’ailleurs que cela soit spécifié vendredi à Bruxelles », a insisté hier le ministre des Affaires étrangères Michel Barnier.

Mais ces concessions formelles ne répondent pas aux objections de fond soulevées par les turcosceptiques. D’aucuns justifient l’absence de pédagogie pratiquée par l’Elysée par une question de calendrier. L’heure ne serait pas encore venue, puisque les négociations ne sont pas encore ouvertes... Reste qu’en ne répondant pas sur le fond, la diplomatie française donne l’impression de refuser le débat. Fragilisant l’approche volontariste de Jacques Chirac en faveur d’Ankara.

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