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Fin de l’état de grâce pour le premier ministre Recep Tayyip Erdogan

jeudi 31 mars 2005, par Marie Jégo

Le Monde - 31/03/2005

Pour la première fois depuis sa prise de fonction en mars 2003, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, voit la fin de l’état de grâce dont il jouissait sur la scène intérieure. Loin de l’accueil triomphal qui lui avait été réservé à son retour du Conseil européen de Bruxelles en décembre 2004, lorsqu’il rentrait au pays muni d’une date pour l’ouverture de négociations d’adhésion, le chef du Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) se retrouve dans une position difficile.

Il doit faire face à une vague de défections au sein de sa formation et se retrouve en butte aux critiques des médias. Surtout, le chantier des réformes presse, tant celles exigées par la perspective européenne que celles voulues par le Fonds monétaire international (FMI), avec lequel un nouvel accord vient d’être signé. La refonte du système de sécurité sociale et de celui des retraites reste à accomplir. « Une nouvelle période s’ouvre. Il faut à la Turquie une nouvelle alternative, de la créativité, une plus grande implication de l’opinion », publique et de l’opposition, explique Erkan Mumcu, ministre (de la culture et du tourisme) démissionnaire en janvier du gouvernement et du parti de M. Erdogan.

INCAPACITÉ À DIGÉRER LES CRITIQUES

Ce qu’il reproche à l’équipe au pouvoir ? « De s’être servi de la décision du 17 décembre - l’attribution d’une date de début de négociations, fixée au 3 octobre - comme d’un instrument de victoire sur la scène intérieure, d’avoir entretenu l’idée, fausse, que les négociations allaient consister en une sorte de marchandage quand il s’agit d’un processus d’adaptation qui nécessite une plus grande implication » de l’opinion publique et de l’opposition, argumente l’ancien ministre, depuis son bureau d’Ankara où trône le portrait de l’ancien président Turgut Özal, « mon père spirituel en politique », précise-t-il.

Le jeune député a d’ailleurs quitté les rangs de l’AKP à l’Assemblée pour rejoindre ceux de l’ANAP (Parti de la mère patrie, centre droit), la formation libérale créée en 1982 par Turgut Özal. Comme lui, six députés de l’AKP, critiques vis-à-vis de la politique gouvernementale, ont, depuis janvier, fait défection. La formation du premier ministre reste toutefois largement majoritaire au Parlement avec 360 sièges (sur 550), ce qui la dispense de former une coalition.

Le seul parti d’opposition qui lui fait face au Parlement ­ le Parti républicain du peuple, ou CHP, créé en son temps par Mustafa Kemal Atatürk ­ est en perte de vitesse et divisé, comme l’a montré son congrès de janvier, qui s’est transformé en un vaste pugilat nécessitant l’intervention des forces de l’ordre. Son vice-président, Onur Öymen, n’en ménage pas moins ses critiques envers l’AKP et ses dirigeants. « Quand l’équipe en place s’exprime à l’extérieur, elle a tendance à dire ce que ses interlocuteurs veulent entendre », fait-il remarquer, prompt à fustiger « son manque d’expérience en politique étrangère et son incapacité à digérer les critiques ».

Ce dernier trait est apparu au grand jour récemment après que Recep Tayyip Erdogan a lancé coup sur coup des poursuites contre plusieurs caricaturistes de la presse locale pour des dessins de sa personne jugés « offensants ».
En février, Musa Kart, dessinateur au quotidien Cumhuriyet, a été condamné à une amende équivalant à 3 000 euros pour avoir dessiné le premier ministre sous les traits d’un chat prisonnier d’une pelote de laine.
Quatre dessinateurs du magazine satirique Penguen (Pingouin) sont aujourd’hui poursuivis pour des caricatures animalières du premier ministre, qui réclame l’équivalent de 22 500 euros de dommages et intérêts.

Ces poursuites ont suscité critiques et interrogations dans les médias turcs, prompts à s’interroger sur la sincérité du premier ministre lorsqu’il s’affirme prêt, au nom de l’intégration européenne, à accroître les libertés en Turquie. « Depuis que M. Erdogan est au pouvoir, il a fait quatre-vingts procès, presque tous pour des articles et des caricatures », rappelait le quotidien Milliyet du 25 mars. Les associations de journalistes s’inquiètent aussi de l’entrée en vigueur, le 1er avril, du nouveau code pénal turc, lequel comporte, selon la profession, de nombreuses restrictions à la liberté d’expression. Des amendements doivent prochainement être votés par le Parlement à ce sujet.

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