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Non, l’Union n’est pas menacée d’un « péril turc »

mardi 5 décembre 2006, par Margot Wallström

Source : Le Figaro, le 2-12-2006

Depuis que la Turquie a conclu en 1963 un accord d’association avec ce qui était à l’époque la Communauté européenne, elle n’a eu de cesse, sauf pendant une période dans les années 1970, de concrétiser son ambition de rejoindre l’Union européenne. Après avoir satisfait à toutes les conditions nécessaires, elle a entamé les négociations d’adhésion en octobre l’année dernière. Cela ne sera pas un processus facile. La décision de la Commission de recommander que l’UE ne devrait pas ouvrir des négociations couvrant les thèmes relatifs aux restrictions imposées par la Turquie envers la République de Chypre était nécessaire. Les négociations continueront, mais à un rythme plus lent à ce stade.

- Margot Wallström est Vice-présidente de la Commission européenne, responsable des relations interinstitutionnelles et de la stratégie de communication.

Je trouve que la découverte, par certains milieux en Europe, d’un « péril turc » est surprenante. La politique de l’UE est que la Turquie doit être traitée comme n’importe quel autre pays candidat. Les arguments avancés à ce jour contre l’adhésion turque ont perdu beaucoup de leur poids face au processus de réforme lancé par le gouvernement turc. Les opposants à l’adhésion parlent désormais moins de la « maturité européenne » du pays et du respect des critères de Copenhague.

En revanche, ils avancent que l’UE ne peut absorber un nouvel État membre de la taille de la Turquie, que l’adhésion de celle-ci causerait de graves problèmes géopolitiques et stratégiques et, dernier argument et non des moindres, que l’UE est une communauté fondée sur des valeurs chrétiennes. On dit de la future UE à 27 qu’elle constitue une structure surdimensionnée, dont l’expansion géographique ne peut se poursuivre qu’aux dépens d’un approfondissement de la coopération politique. Cette argumentation relève de la pure tactique politique. Comment peut-on développer de tels arguments alors que le récent élargissement de l’Union qui a abouti à l’entrée de 10 nouveaux États membres et de 80 millions d’habitants, est un succès ? Quelle objection opposer à l’incorporation de la Turquie dans une Union de cette sorte, notamment au vu de la situation géographique et de la taille de ce pays, qui en font un partenaire stratégiquement important ? L’entrée de la Turquie dans l’UE renforcerait le rôle de l’Europe sur la scène politique internationale.

Le défi, pour l’UE, consiste à améliorer sa capacité de fonctionnement actuelle et non simplement la capacité d’absorption plus abstraite qu’elle aura dans un avenir lointain. C’est pourquoi l’UE doit s’atteler à raviver sa puissance économique et politique.

Les arguments géopolitiques et stratégiques cités en faveur de l’adhésion de la Pologne, des États baltes ou d’autres pays valent aussi pour la Turquie. À un moment donné, le processus d’élargissement touchera à sa fin, mais conclure ce processus sans admettre la Turquie serait une grave erreur. L’adhésion de la Turquie à l’UE renforcerait l’Europe sur son front le plus vulnérable. La Turquie, État démocratique pilier de la stabilité au Moyen-Orient, représente l’intérêt fondamental de tous les citoyens de l’UE. L’idée qu’une Turquie exclue de la Communauté européenne pourrait nous protéger des crises du Moyen-Orient est politiquement naïve. Toutes les crises du Moyen-Orient ont jusqu’ici eu des répercussions directes sur l’Europe et ces répercussions seront encore plus fortes dans l’avenir.

L’adhésion de la Turquie donnerait à l’UE davantage l’occasion de mener une politique volontariste dans le grand Moyen-Orient. Cela ne va pas sans risque, mais, par ailleurs, le maintien de la Turquie hors de l’Union pourrait avoir de graves conséquences. En revanche, une démocratie stable dans une société musulmane pourrait servir de modèle à un monde musulman qui en a bien besoin. Enfin, l’adhésion de la Turquie à l’UE démontrerait que l’argument selon lequel l’Islam et la démocratie sont incompatibles ne tient pas et contribuerait à susciter une évolution favorable de l’attitude du monde islamique envers l’Europe.

La réticence à l’encontre de l’adhésion de la Turquie est également motivée par de vagues inquiétudes au sujet d’une culture jugée étrangère. L’un des arguments gagnant du terrain a trait à l’identité de l’Europe, en d’autres termes à ses valeurs chrétiennes, qui sont invoquées pour refuser l’entrée de la Turquie dans l’UE. L’adhésion à l’UE n’a jamais été subordonnée à un quelconque critère religieux. Il serait faux et dangereux de refuser l’entrée de la Turquie pour des motifs d’ordre religieux. L’UE compte aujourd’hui au moins 15 millions de musulmans, soit une population légèrement moins importante que celle des Scandinaves protestants, et ce nombre augmentera encore sous l’effet de l’immigration. Nous allons donc clairement vers une Europe multiraciale et multiconfessionnelle.

Je ne sous-estime pas l’ampleur de la modernisation et des réformes que la Turquie doit mener à terme pour devenir membre de l’Union européenne. Les difficultés rencontrées en route dépendront de notre faculté de compréhension mutu­elle : l’UE devra comprendre ce qu’est vraiment la Turquie moderne et la Turquie ce qu’implique véritablement l’adhésion à l’UE. Il s’agit non pas uniquement de négociations techniques, mais d’un engagement sérieux des deux parties envers les valeurs et règles communes qui nous lient. La Turquie doit faciliter ce processus. La communication à l’intérieur de l’UE et de la Turquie, ainsi qu’entre elles deux, notamment par l’intermédiaire de la société civile, est cruciale. Nous devons dans ce but apprendre à mieux nous connaître, pour être capables de lutter contre l’ignorance et les préjugés et pouvoir aborder les différences réelles qu’il nous faut surmonter. Les stéréotypes peuvent aider à gagner des élections, mais ils ne règlent pas les vrais problèmes.

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