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Les nationalistes turcs contre Orhan Pamuk, par Murat Belge

dimanche 30 octobre 2005, par Murat Belge

LE MONDE

Orhan Pamuk, l’un des écrivains turcs les plus respectés, devrait comparaître, vendredi 16 décembre, devant la justice de son pays. Il est accusé d’avoir dénigré publiquement l’identité turque lors d’une interview accordée, en février, au journal suisse Tages-Anzeiger ; il a parlé du « million d’Arméniens » et des « 30 000 Kurdes » tués en Turquie. D’après l’article 301 du nouveau code pénal turc, ce délit est passible d’une peine de six mois à trois ans de prison.

Médias aidant, cette interview a suscité une volée de protestations. Les procureurs turcs ont sans doute pensé que leur carrière exigeait qu’ils interviennent. Celui d’Istanbul, après avoir interrogé Orhan Pamuk, a décidé de classer l’affaire. Mais celui de Sisli-dans la banlieue d’Istanbul- n’était pas du même avis : c’est devant ce tribunal que l’écrivain est assigné.

Orhan Pamuk appartient à cette espèce rare de bons auteurs dont les livres se vendent comme des best-sellers. Quand les ventes de son livre La Vie nouvelle ont dépassé les 100 000 exemplaires, au milieu des années 1990, un grand journal (nationaliste) a publié un article intitulé « Ils mentent ! » : l’écrivain et sa maison d’édition étaient accusés de gonfler les chiffres à des fins publicitaires. Le journaliste a été condamné pour diffamation sur ce point. Restaient les accusations d’un vieil historien, qui avait décelé dans l’œuvre de Pamuk un soupçon de critique et d’ironie envers le fondateur de la République turque, Mustapha Kemal Atatürk. Pour certaines personnes de l’establishment, il n’en fallait pas plus pour être catalogué de « traître » .

Le monde littéraire est, depuis lors, divisé. D’un côté, ceux qui le détestent ; de l’autre, ceux qui ne le détestent pas. Il ne s’agit pas seulement de goûts littéraires. L’affaire Orhan Pamuk, comme à peu près tout en Turquie, a été happée par la bagarre sur l’entrée dans l’Union européenne. Du point de vue des nationalistes turcs, le monde est divisé entre« nous » et « eux » . Et il est évident qu’un homme comme Orhan Pamuk est plus proche d’ « eux » que de « nous » . Pamuk n’est pas un écrivain politique, mais il a conscience du rôle que l’on attend d’un intellectuel. Face aux nombreux problèmes qu’affronte la Turquie, il tient un discours humaniste et démocratique ­ y compris face au problème kurde. Dans le « club des anti-Orhan Pamuk », l’écrivain est suspecté d’émettre ces critiques dans l’intention d’obtenir le prix Nobel de littérature.

Chez nous, il y a un syndrome Nobel. Le front nationaliste est convaincu que le monde entier conspire contre la Turquie, et pense que ce prix ne saurait être attribué à un écrivain turc sauf s’il assure au monde extérieur qu’il est, et restera, un traître à la patrie. Jadis, ce soupçon visait l’écrivain Yashar Kemal. Cette année, le nom de Pamuk a été avancé parmi les nobélisables. Le prix a finalement été attribué au dramaturge britannique Harold Pinter, écrivain contestataire dont personne, en Grande-Bretagne, n’a jamais interprété les idées comme le signe de son désir d’obtenir le fameux prix. En France, nul n’a pensé que Jean-Paul Sartre cherchait à avoir le Nobel lorsqu’il a condamné la présence française en Algérie. Les nationalistes turcs, eux, voient dans le Nobel un instrument pour faire du tort aux Turcs.

Un sentiment anti-Pamuk a fluctué au gré des propos publiés à l’étranger. Mais sa dernière déclaration concernant le « million d’Arméniens » et les « 30 000 Kurdes » a provoqué une réaction sans précédent, qui a vite tourné à l’hystérie collective : articles vengeurs, manifestations, menaces de mort... Le gouverneur d’une ville a même fait fouiller les librairies pour saisir et brûler ses livres. Le romancier se trouvait à l’étranger quand tout ce raffut a débuté. Du coup, et à juste titre, il s’est senti obligé de retarder son retour. Pourtant, qu’y avait-il de si insultant dans ses propos ?

Le massacre des Arméniens, malgré sa date éloignée ­ 1915 ­, est le sujet brûlant du moment en Turquie. En fait, il l’est davantage qu’il y a trente ans parce que des générations entières ont grandi sans la moindre information sur cette question. Seuls les récits des atrocités commises par les Arméniens sur les Turcs leur ont été transmis. Les attentats meurtriers de l’Armée secrète pour la libération de l’Arménie (Asala), à partir des années 1970, ont contribué à installer chez les Turcs le sentiment d’être les victimes et de faire l’objet d’une campagne internationale de diffamation. Cette « innocence » a été le meilleur allié des nationalistes. Ceux-ci, en réalité, approuvent ce qui a été fait, mais, pour des raisons stratégiques et politiques, ont choisi de tout nier en bloc.

Dans le climat politique turc, n’importe quelle question, en particulier si elle montre les Turcs sous un jour peu favorable, sert de munitions dans la campagne anti-Union européenne. La question du massacre des Arméniens devient très commode, si bien que le chiffre avancé par Orhan Pamuk a agi comme une étincelle.

La seconde partie de sa déclaration ­ les « 30 000 Kurdes » tués ­ n’aurait pas dû être aussi explosive. La colère est venue du fait que, dans sa formulation, les pertes turques n’ont pas reçu le respect voulu.

Il est intéressant de souligner la relation qu’entretient la société turque avec la réussite ­ « internationale », en particulier. La majorité des citoyens se contentent d’une Coupe de football, mais l’intelligentsia, elle, ressent le besoin d’une reconnaissance artistique ou scientifique. Or rien n’atteste une présence turque irrépressible dans ces domaines.

Le système politique turc et ses élites n’ont jamais aimé la poignée d’intellectuels qui parvenaient à un certain degré de renommée internationale. Nazim Hikmet (1902-1963), l’homme de lettres turc le plus célèbre et le plus respecté, était considéré comme un traître. Depuis soixante ans, rares sont les intellectuels qui ont échappé à la prison ; certains ont connu des sorts bien pires. Orhan Pamuk est une success story ­ il est traduit en vingt langues, reçoit des récompenses dans le monde entier, et son nom est cité pour le prix Nobel. En même temps, les mots qu’il écrit et prononce devraient, selon notre idéologie nationaliste, faire de lui un objet de haine. A la différence du citoyen ordinaire, le front nationaliste n’a pas besoin de success stories dans l’état actuel de son combat. L’establishment turc, particulièrement élitiste et patricien, est aujourd’hui menacé par la démocratie, conséquence inévitable du partenariat avec l’Union européenne. C’est lui qui est l’instigateur d’une hystérie nationaliste nourrie de « fierté nationale blessée » , de « conspirations internationales » et autres « plans maléfiques pour diviser la Turquie ». Comme on use et abuse du moindre événement pour alimenter cette paranoïa, rien ne garantit qu’Orhan Pamuk ne servira pas, une fois de plus, de bouc émissaire. Certains, même s’ils appartiennent au camp nationaliste, sont favorables à l’entrée dans l’Union européenne et considèrent que tant les campagnes de rue que les procès téléguidés sont néfastes à la cause turque. Pour le noyau dur, cependant, tout ce qui peut aider l’Europe à rejeter la Turquie, par exemple une sentence contre Orhan Pamuk, est hautement souhaitable. Ils y voient une avancée très utile sur le chemin qui éloigne le pays de l’Europe. Pour aller vers Dieu sait quoi.

par Murat Belge

Murat Belge est professeur de littérature comparée à l’université Bilgi, à Istanbul, éditeur et journaliste.

30.10.05

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