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La honte silencieuse des Turcs, par Orhan Pamuk

dimanche 30 octobre 2005, par Orhan Pamuk

LE MONDE

L’écrivain turc Orhan Pamuk a reçu, dimanche 23 octobre, le Friedenspreis 2005 (Prix de la paix) de l’Union des libraires allemands à la Foire du livre de Francfort (Allemagne). Nous publions de larges extraits de son discours.

Au XIe siècle, l’Empire ottoman, qui commence à se sentir distancé par un Occident toujours plus dynamique, accumule les défaites face aux armées européennes et voit sa puissance lentement s’étioler. C’est alors qu’émerge un groupe d’hommes qui prennent le nom de Jeunes-Turcs. Comme les élites des générations suivantes, y compris les derniers sultans ottomans, ils s’émerveillent de la supériorité de l’Occident et s’en inspirent pour lancer leur programme de réformes. La même logique est au cœur de la République turque moderne et de l’occidentalisation voulue par Mustapha Kemal Atatürk.

Or cette logique repose sur l’idée que la Turquie doit sa faiblesse et sa pauvreté à ses traditions, à sa culture ancestrale et aux différentes façons dont elle a organisé socialement la religion. Issu d’une famille occidentalisée de la classe moyenne stambouliote, je dois admettre qu’il m’arrive à moi aussi de céder à cette idée, certes bien intentionnée, mais réductrice et même simpliste. Les partisans de l’occidentalisation rêvent de transformer et d’enrichir le pays et sa culture en imitant l’Ouest. Leur objectif fondamental étant de rendre la Turquie plus riche, plus heureuse et plus puissante, ils peuvent verser dans la xénophobie et même dans un nationalisme virulent. Ni les Jeunes-Turcs ni les occidentalistes fondateurs de la République turque n’ont échappé à ces travers.

Leur penchant pour l’Occident les incite parallèlement à rester très critiques à l’égard de certains traits essentiels du pays et de sa culture.

Même si l’esprit et le style diffèrent, ils ont tendance, comme les observateurs occidentaux, à considérer que leur culture est déficiente, voire sans intérêt. Tout cela fait naître un sentiment profond et confus : la honte. C’est ce même sentiment qui, je crois, transparaît dans certaines des réactions que suscitent mes romans ainsi que l’image que l’on se fait de mes propres rapports avec l’Occident. En Turquie, quand nous évoquons la dichotomie Orient/ Occident, quand nous débattons des tensions entre tradition et modernité (car c’est bien de cela qu’il s’agit), quand nous ergotons sur les relations de notre pays avec l’Europe, le sentiment de honte n’est jamais bien loin. Pour comprendre cette honte, je m’efforce toujours de faire le lien avec son opposé, l’orgueil. Or nous savons tous que, quand l’orgueil est excessif, quand les hommes agissent avec trop d’orgueil, il n’y a jamais qu’un pas vers la honte et l’humiliation de l’autre. Et chaque fois qu’un homme ressent une profonde humiliation, l’orgueil nationaliste ne tarde jamais à faire surface. Telle est la sombre matière première de mes romans : honte, orgueil, colère, sentiment d’échec. Parce que j’appartiens à une nation qui frappe à la porte de l’Europe, je ne sais que trop que ces sentiments instables peuvent s’enflammer subitement et se propager sans entraves. Voilà pourquoi je m’efforce ici d’évoquer cette honte, ce secret que l’on murmure, comme je l’ai lu dans les romans de Dostoïevski. L’art du roman me l’a appris : c’est en partageant ces hontes secrètes que nous pouvons nous en libérer.

Mais c’est au moment de cette libération que je saisis toute la complexité du statut de représentant et tous les tourments moraux que suppose le fait de parler au nom d’un autre. L’entreprise est ardue, plus encore pour un romancier que rongent les sentiments instables que j’évoquais. Le monde autonome de l’imagination peut en effet sembler trompeur, et d’autant plus lorsqu’un romancier ombrageux, susceptible et porté par un orgueil nationaliste en est l’artisan. En taisant la réalité, nous pensons ­ espérons ­ que la honte reste silencieuse. Mais, si un romancier fait usage de son imagination pour transformer cette réalité, il crée un monde parallèle qui demande à être reconnu. Lorsqu’un romancier joue avec les règles sociales, lorsqu’il gratte un peu le vernis pour mettre à nu la géométrie cachée de la vie, qu’il se met à explorer ce monde secret avec la curiosité d’un enfant, sous l’empire d’émotions qu’il ne maîtrise pas, il est inévitable qu’il génère chez ses proches, ses amis, ses pairs et ses compatriotes, un sentiment de malaise.

Mais c’est un malaise bienvenu. Car c’est en lisant des romans, des contes, des mythes que nous comprenons les idées qui gouvernent le monde dans lequel nous vivons ; c’est par la fiction que nous accédons aux vérités occultées par les familles, l’enseignement et la société. L’art du roman nous permet de nous demander qui nous sommes vraiment.

Quand je pense à tous ces lecteurs faisant appel à leur imagination pour se mettre à la place d’un autre, lorsque je fais surgir leurs mondes, leurs rues, leurs quartiers, aux quatre coins de la ville, il est un instant où je me rends compte que je pense vraiment à une société, à un groupe d’individus, à une nation entière, en train de se créer à la force de son imagination. Les sociétés modernes, les peuples, les nations entreprennent la plus profonde des réflexions sur eux-mêmes par le biais de la lecture. Le roman leur permet de dialoguer sur ce qu’ils sont. Ainsi, même lorsque nous attrapons un livre dans le seul dessein de nous divertir, de nous détendre et d’échapper à la routine du quotidien, nous faisons surgir, sans même en avoir conscience, la collectivité, la nation, la société à laquelle nous appartenons. Cela explique aussi pourquoi le roman n’exprime pas seulement les joies et les fiertés d’un peuple, mais aussi sa colère, ses faiblesses et sa honte. C’est précisément parce qu’ils rappellent aux lecteurs leurs motifs de honte et d’orgueil et la vanité de leur place dans ce monde que les romanciers soulèvent toujours tant de colère. Et quelle honte que l’on assiste encore à de telles bouffées d’intolérance, que l’on voie encore des livres brûlés et des romanciers persécutés !

Je dois dire que l’Europe est une question extrêmement sensible, extrêmement délicate pour un Turc. Nous sommes là, à frapper à votre porte, à vous demander de nous laisser entrer, pleins d’espoirs et de bonnes intentions, certes, mais aussi inquiets et angoissés à l’idée d’un rejet. C’est un sentiment que je ressens aussi vivement que mes compatriotes ; un sentiment très proche de cette « honte silencieuse » que j’évoquais. La Turquie frappe à la porte de Bruxelles, et nous attendons, encore et encore ; l’Europe nous fait des promesses, puis nous oublie, pour mieux durcir ses exigences. Pis : pendant que l’Europe étudie sous tous les angles le souhait turc d’une adhésion pleine et entière, nous assistons à une lamentable exacerbation du sentiment anti-Turc dans certaines régions européennes, du moins chez certains hommes politiques. Lors des récents scrutins, la stratégie anti-Turcs et anti-Turquie déployée par ces hommes et ces femmes politiques m’est apparue aussi dangereuse que celle de certains personnages publics dans mon pays.

Il est normal que l’on critique les carences de l’Etat turc à l’égard de la démocratie ou que l’on pointe ses lacunes économiques. Mais certainement pas que l’on dénigre la culture turque dans son ensemble ni que l’on médise sur des immigrés turcs qui, en Allemagne par exemple, vivent dans une précarité sans égale. Car, en s’entendant juger si cruellement, les expatriés comme les Turcs de Turquie doivent, une fois encore, se souvenir qu’ils sont sur le palier de l’Europe, à attendre qu’on veuille bien les laisser entrer ­ naturellement, ils ne se sentent pas les bienvenus. L’ironie cruelle de toute cette histoire est que, en attisant le nationalisme antiturc en Europe, on a suscité en Turquie une réaction nationaliste des plus crasses.

Il est temps que ceux qui croient en l’Union européenne comprennent que c’est, en réalité, entre la paix et le nationalisme qu’il nous faut choisir. Ce sera soit l’une, soit l’autre. J’estime que l’idéal de paix est au cœur de l’Union européenne et je veux croire que la chance de paix qu’offre la Turquie à l’Europe ne sera pas dédaignée. Nous voici à la croisée des chemins : il nous faut choisir entre la puissance imaginative du romancier et un nationalisme qui tolère qu’on mette ses livres au bûcher.

Ces dernières années, j’ai souvent évoqué la Turquie et sa candidature à l’entrée dans l’Union, ce qui m’a valu force grimaces et questions suspicieuses. Permettez-moi d’y répondre ici et maintenant. Ce que les Turcs et la Turquie ont à apporter de plus important à l’Europe, c’est la paix ; c’est la sécurité et la force qui naîtront du désir d’Europe exprimé par un pays musulman, et de l’acceptation de ce désir pacifique. Les grands romanciers que je lisais étant enfant ne définissaient pas l’Europe par sa foi chrétienne, mais par ses individus. Si leurs romans me touchaient, c’est parce qu’ils présentaient l’Europe à travers des héros qui luttaient pour être libres, pour exprimer leurs talents et concrétiser leurs rêves. L’Europe s’est attiré le respect du monde non occidental grâce aux idéaux pour lesquels elle a tant oeuvré : la liberté, l’égalité, la fraternité.

Si l’âme de l’Europe est fille des Lumières, de l’égalité et de la démocratie, si elle ambitionne d’être une union fondée sur la paix, alors la Turquie y a sa place. Mais, comme une Turquie qui ne puiserait sa force que dans sa religion, une Europe qui se définirait par un christianisme étroit finirait repliée sur elle-même, coupée de la réalité, plus tournée vers le passé que vers l’avenir. Quand on a, comme moi, grandi dans un milieu laïque, occidentalisé, sur la rive européenne d’Istanbul, il est naturel de croire en l’Union européenne : le Fenerbahçe, mon club de foot, joue depuis que je suis tout petit en Coupe d’Europe. Comme moi, des millions de Turcs croient de tout cœur en l’Union européenne. Sans compter que, aujourd’hui, la plupart des conservateurs et des musulmans, ainsi que leurs représentants politiques, veulent aussi voir la Turquie dans l’Union, œuvrer pour l’avenir de l’Europe, rêver ce qu’elle pourrait être et construire ce qu’elle sera. Après des siècles de guerres et de conflits, un tel geste d’amitié n’est pas à prendre à la légère ; un refus catégorique serait source d’immenses regrets. Car si je n’imagine pas la Turquie sans perspective européenne, je n’imagine pas non plus l’Europe sans perspective turque.

Traduit de l’anglais par Julie Marcot

© Orhan Pamuk

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