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Entre Turcs et Arméniens, de timides avancées malgré tout

dimanche 24 avril 2005, par Gaïdz Minassian, Marie Jégo

Le Monde

EN PEU DE TEMPS, deux petits gestes sont venus apporter un bol d’air au vieux contentieux entre l’Arménie et la Turquie. A la mairie de Paris, deux historiens turcs, Ragip Zarakoglu et Ali Ertem, devaient être décorés, samedi 23 avril, par le représentant de la communauté arménienne de France, Ara Toranian, pour leur contribution à la vérité sur le génocide de 1915. Début décembre, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, inaugurait le Musée de l’hôpital arménien Saint-Sauveur d’Istanbul, du jamais-vu dans l’histoire de la république kemaliste, où la question arménienne reste largement taboue. Ce pas croisé s’esquisse sur fond de 90e anniversaire du génocide et à quelques mois de l’ouverture des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.

Pour être symboliques, ces timides avancées n’ont rien d’exceptionnel. En 2001, à l’initiative du think-tank américain Foreign Relations Council (Conseil des relations étrangères), proche du département d’Etat, une commission de réconciliation arméno-turque (CRAT) était créée à Genève, au sein de laquelle d’anciens ministres et diplomates des deux camps allaient tenter de crever l’abcès arméno-turc, avec, au moins, la bienveillance de leurs gouvernements respectifs. Deux ans après sa création, la tentative échoua, faute d’accord entre les participants et de soutien de la part des opinions, à Erevan comme à Ankara. Selon l’initiateur de ce rapprochement, l’universitaire David L. Phillips, « les Turcs venaient y chercher un instrument pour convaincre les Arméniens de regarder vers l’avenir, alors que ces derniers entendaient en tirer parti pour inviter les Turcs à affronter leur passé ».

La suspicion mutuelle, le manque de confiance et, pour finir, le désengagement des gouvernements en précipitèrent l’échec. Comment les Arméniens pouvaient-ils faire confiance aux tenants d’un discours négationniste ? Comment les Turcs pouvaient-ils croire que leur aveu allait les protéger d’une demande de réparation territoriale ? C’est le noeud du problème arméno-turc, la zone interdite qui reste encore à explorer pour sortir les deux peuples de la peur de l’autre.

Le problème n’est pas historique, comme l’entend Ankara, qui a proposé récemment la création d’une commission mixte d’historiens. L’histoire a déjà jugé : archives nationales des puissances alliées et de l’Allemagne, documents ottomans et surtout, en 1919, la tenue, en Turquie, d’une douzaine de procès dont certains s’achevèrent sur les condamnations à mort par contumace des responsables du génocide exilés en Allemagne.

En revanche, c’est d’une commission psychologique que les Arméniens et les Turcs ont besoin pour sortir du syndrome et rompre avec la représentation négative qu’ils ont les uns des autres. A une petite fille turbulente, sa mère turque demanda un jour : « Ne serais-tu pas arménienne, par hasard ? » Face à un petit-fils dissipé, sa grand-mère arménienne s’exclama : « Arrête ! Sinon le Turc va venir te prendre ! » Voilà pour la surface ; en profondeur un traumatisme en millefeuilles sommeille : une couche bourreaux-victimes, une autre vainqueurs-vaincus, avec, au cœur, le choc entre le traité de Sèvres (10 août 1920) et celui de Lausanne (24 juillet 1923).

LE TABOU ÉBRANLÉ

Sèvres, signé entre les Alliés, l’Arménie et l’Empire ottoman vaincu, incarne aux yeux des Arméniens leur renaissance, alors qu’il symbolise pour les Turcs le démembrement de leur Etat. Ainsi la carte de Sèvres est-elle reproduite en grand format dans le Musée du mausolée du « gazi » (le victorieux), à Ankara, devant laquelle défilent des générations de Turcs. Le traité de Lausanne, conclu trois ans plus tard par les Alliés et la Turquie moderne, résonne dans l’imaginaire arménien comme l’acte de décès d’un peuple inhumé à huis clos et sans sépulture. Vu d’Ankara, il fonde la jeune république de Mustafa Kemal. Si l’un des traités, Lausanne, a été appliqué, l’autre, Sèvres ­ signé dans une ancienne manufacture de porcelaine ­, est mort-né. Les deux peuples parviendront-ils un jour à surmonter cette double obsession ?

Si l’amorce de réconciliation tentée par la commission de Genève a périclité, l’expérience a eu un double mérite. Elle a créé une dynamique bilatérale irréversible dont les effets sont encore visibles aujourd’hui. En Turquie, publications, discussions, manifestations culturelles ont commencé à ébranler le non-dit arménien jusque dans la sphère politique, puisque, le 5 avril, une commission parlementaire entendait deux intellectuels turcs d’origine arménienne sur les événements de 1915.

L’autre mérite de cette initiative est qu’elle renvoie Turcs et Arméniens à leur conception de la démocratie. Les uns doivent sortir du déni, les autres pourront alors cicatriser leurs plaies. Le 11 avril, deux cents intellectuels turcs ont dénoncé, entre autres, le traitement infligé à l’un des leurs, l’écrivain Orhan Pamuk, dont les ouvrages avaient failli, sur ordre d’un sous-préfet de province, subir un autodafé. Son crime ? Avoir déclaré à un journal suisse qu’« un million d’Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués en Turquie ». Plus qu’une marque de solidarité, il s’agit bien là d’un acte de citoyenneté : se saisir de sa mémoire peut aussi faire avancer la démocratie.

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