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Des opposants turcs accusent les autorités d’Ankara de revenir sur leurs engagements en matière de libertés

vendredi 8 juillet 2005, par Marie Jégo

Le Monde

ISTANBUL de notre envoyée spéciale,30 juin 2005.

Un syndicat menacé d’interdiction, une conférence sur la question arménienne annulée : les vieux réflexes autoritaires ont refait surface ces derniers mois en Turquie, précisément au moment où le gouvernement réformateur, conduit par Recep Tayyip Erdogan, se prépare aux négociations qui doivent démarrer le 3 octobre avec l’Union européenne.

« Le but approche, alors les gardiens du statu quo paniquent et trouvent n’importe quel prétexte pour intervenir dans la vie publique », explique Murat Belge, de l’université Bilgi, à Istanbul. L’homme en sait quelque chose. En mai, la conférence que lui et quelques collègues s’apprêtaient à tenir à Istanbul autour de la question arménienne a été annulée, officiellement pour raison de sécurité. « Une foule agressive, prête à attaquer, s’était rassemblée près du lieu -l’université du Bosphore- où devait se tenir la conférence. Le recteur a dû annuler, d’autant que le préfet d’Istanbul avait décliné toute responsabilité en matière de sécurité » , raconte ce spécialiste de la période ottomane.

Revenue sur le devant de la scène, la question du génocide des Arméniens de l’Empire ottoman (dont la reconnaissance ne figure pas parmi les critères démocratiques européens dits de Copenhague) n’en finit pas de susciter des crispations en Turquie où les gouvernements successifs ont toujours récusé le terme de génocide ainsi que le nombre de victimes avancé par les sources arméniennes (entre 1 et 1,5 million). La thèse officielle argue de « massacres mutuels » (mukatere ) entre Turcs et Arméniens qui auraient fait 400 000 morts sur fond de décomposition de l’Empire ottoman en 1915.

La question arménienne, tout comme la question kurde, celle de Chypre ou de la pérennité du culte d’Atatürk font partie des grandes « causes nationales » (milli dava ), défendues par l’institution kémaliste ­ armée, présidence, appareil judiciaire, services de sécurité, diplomates. Ces postulats ne souffrent aucune remise en cause. Pour avoir essayé d’ébranler un tabou, Murat Belge se retrouve sur la sellette. Depuis son bureau de l’université, cet intellectuel raconte : « J’ai toujours écrit, mes livres se vendent plutôt bien, mais depuis ces prises de position, je reçois des lettres de haine et de menaces. »

Toujours à la pointe du combat en faveur des « causes nationales » , la presse a sonné l’hallali. Tout récemment, un éditorialiste du quotidien Radikal a écrit que le faciès de Murat Belge lui rappelait celui d’« un militant du Dachnak - Dachnaktsoutioun, parti nationaliste arménien - » , tandis qu’un autre a cru bon de préciser que la mère du professeur d’université était arménienne.

Etrangement, la condamnation la plus virulente est venue du ministre de la justice de l’actuel gouvernement, Cemil Cicek, qui a décrit les organisateurs de la conférence comme « des traîtres » , dont le seul but était de poignarder le pays « dans le dos » .

L’équipe au pouvoir aurait-elle mis en veilleuse la première de ses priorités, c’est-à-dire l’établissement d’un Etat de droit (avec respect des minorités) en vue de rejoindre un jour l’Union européenne ? « Nous avons eu la date en décembre 2004. Mais depuis, le gouvernement a perdu son énergie. Pour quelle raison ? Je ne sais pas. Tout cela n’a fait que bénéficier aux ultranationalistes » , déplore M. Belge.

Malgré tout, il en est convaincu, la conférence « aura lieu » et « la question arménienne reviendra à l’ordre du jour » car « c’est le plus grand crime de cette société ». Et puis « il y a en Turquie un complexe de culpabilité à ce sujet. Mais contrairement à la culture chrétienne où la notion de mea culpa e xiste, notre culture ignore la repentance » , poursuit-il.

D’autres partisans du changement se sont retrouvés ces derniers mois en butte à des difficultés. Président de Egitim Sen, un syndicat d’enseignants, Alaaddin Dinger vit dans l’attente d’une éventuelle fermeture de son organisation.

Forte de 200 000 membres, Egitim Sen a dans ses statuts, depuis 1989, un paragraphe faisant référence à la possibilité d’un enseignement dispensé « dans une des langues maternelles » représentées en Turquie (le kurde surtout, l’enseignement en grec et en arménien étant autorisé).

Jusque-là, la chose était passée inaperçue. Brusquement, les tensions sont apparues et l’état-major a demandé au ministère du travail de faire pression sur le syndicat pour que le paragraphe, perçu comme une menace à l’unité nationale, soit retiré. Un procès s’en est suivi. En première instance, un tribunal local a donné raison au syndicat mais une lettre rédigée par quelques généraux a convaincu le juge de la Cassation que le paragraphe incriminé contrevenait à « l’ordre constitutionnel » .

« PAS DE VISION »

A tout cela, le gouvernement n’a guère réagi, au risque de décevoir les partisans du changement. « En réalité, ce gouvernement n’a pas de vision. Il ne faut pas oublier que le parti AKP -Parti de la justice et du développement, islamo-conservateur, au pouvoir depuis 2002- se décrit comme conservateur. En fait, ses partisans ne se détachent pas de l’armée, de la tradition politique de l’Etat, ils hument l’air et se contentent d’une petite sortie libérale de temps en temps, c’est tout. En Turquie, le statu quo d ure depuis l’empire ottoman et il se trouve toujours quelqu’un pour veiller à sa préservation » , confie Ümit Firat, un éditeur d’Istanbul.

Pour Ali Bayramoglu, chroniqueur au quotidien Yeni Safak (islamiste), les choses sont plus compliquées. « Recep Tayyip Erdogan est déchiré entre ses réflexes conservateurs et la politique réformatrice qu’il ambitionne de mener par rapport au projet européen. » Tout comme Ali Bayramoglu, nombreux sont ceux qui, dans le camp des réformateurs, s’inquiètent car le consensus qui prévalait jusque-là ­ projet européen oblige ­ entre l’institution kémaliste et les tenants de l’islam politique commence à s’effriter.

Marie Jégo

La prochaine bataille de l’élection présidentielle

L’armée, gardienne du dogme d’Atatürk, contrôle traditionnellement le poste stratégique de la présidence de la République. Le chef de l’Etat a un droit de veto sur les nouvelles lois. Mais, depuis que le Parti de la justice et du développement (AKP) contrôle le Parlement, tout peut changer, car ce sont les députés qui élisent le président. Le prochain scrutin présidentiel est prévu en 2007. « Voir Recep Tayyip Erdogan -premier ministre et chef de l’AKP- accéder à ce poste serait la fin du monde pour les militaires » , explique Ali Bayramoglu, chroniqueur au quotidien Yeni safak (islamiste).

Une autre perspective qui hante le camp kémaliste serait de voir Emine Erdogan, l’épouse du premier ministre, accéder alors au palais présidentiel, elle qui n’est jamais invitée aux réceptions organisées par la présidence en raison du foulard qu’elle porte, vécu comme une insulte au principe de laïcité. ­

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