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Notre terrible secret collectif

jeudi 21 avril 2005, par Taner Akçam

Fidèle à sa ligne éditoriale, Turquie Européenne cherche ici à se faire l’écho des débats qui agitent la société turque, en l’occurrence sur la question arménienne, et dont nous tenons à proposer toutes les dimensions, sans exclusive, persuadés que c’est bien dans le plein affrontement d’opinions et de positions diverses qu’une vérité peut se faire jour et une réconciliation s’envisager.

L’historien turc Taner Akcam évoque les raisons qui empêchent la Turquie de reconnaître le génocide arménien et propose de créer une commission d’enquête pour accélérer le processus de reconnaissance.

Pourquoi la Turquie a-t-elle du mal à faire face à son histoire ? La réponse est au premier abord très simple : elle pense qu’on l’accuse de façon injuste et elle adopte une position défensive. Il est frappant de voir à quel point la conscience de l’Histoire fait défaut dans ce pays. On peut même qualifier cette amnésie de maladie sociale. En Turquie, les trous de mémoire ne concernent pas uniquement la période de la Première Guerre mondiale : même l’histoire récente - les années 1960-1970 - semble déjà appartenir à un passé lointain, effacé de la conscience collective. L’une des raisons de cette attitude serait le côté fataliste de l’islam anatolien. Ce qui fait que non seulement le génocide arménien (qui, selon la logique culturelle turque, remonterait presque à l’Antiquité), mais aussi tous les autres événements de l’histoire proche ou lointaine sont condamnés à l’oubli.

Cette tendance est renforcée par d’autres facteurs historiques. Après l’effondrement de l’Empire ottoman [1920], la nouvelle République turque s’est confrontée à la tâche de s’inventer une nouvelle interprétation de l’Histoire. Pour créer un Etat-nation, il faut toujours qu’existe, à côté des éléments objectifs tels que l’homogénéité ethnoculturelle ou ethnoreligieuse, un élément subjectif, qu’on peut appeler la conscience collective. Pour créer une nouvelle histoire turque, les fondateurs de la République ont voulu effacer les six cents ans d’histoire ottomane où l’islam, qui transcendait les identités ethniques, empêchait la formation d’une nation. Plusieurs démarches ont donc été entreprises pour effacer la mémoire collective liée à la période ottomane. La plus décisive d’entre elles a été le remplacement de l’alphabet arabe, en 1928, par l’alphabet latin et la transformation de la langue, qui s’est opérée de façon tellement radicale que l’ottoman est presque devenu pour les générations de l’époque républicaine une langue étrangère. Aujourd’hui, en Turquie, les jeunes sont incapables de lire les lettres ou les journaux conservés par leurs grands-parents. En dehors d’une poignée d’historiens spécialistes de la langue ottomane, la société est totalement déconnectée de l’histoire d’avant 1928.

Une autre difficulté à faire face au passé pourrait résider dans la peur de paraître coupable et d’affronter la honte qui en découlerait. La sociologue Ruth Benedict classifie les sociétés existant dans le monde selon qu’elles sont organisées soit autour de la culture de la culpabilité, soit autour de celle de la honte. Les premières se sentent obligées d’évoquer les fautes du passé, tandis que les secondes préfèrent les passer sous silence. La question arménienne est ainsi refoulée au point de devenir un secret collectif.

Pour comprendre le refus de la Turquie de faire face à son passé, on peut encore citer la peur d’une sanction sous forme d’indemnisations aux victimes du génocide. Si on laisse de côté les indemnisations financières, y aurait-il pour les victimes un fondement légal et réaliste à procéder à des revendications territoriales ? La frontière entre les républiques de Turquie et d’Arménie a été fixée par les accords de Moscou et de Kars [1921]. Selon le droit international, personne ne saurait prétendre que la Turquie est en train d’occuper des territoires appartenant à la république d’Arménie. Celle-ci, consciente d’ailleurs de la sensibilité turque à cet égard, ne cesse de répéter qu’elle n’a aucune revendication territoriale sur la Turquie.
Quant aux indemnisations financières aux victimes, elles ne constituent pas vraiment une menace. Selon la résolution du Parlement européen de 1987, les événements de 1915 peuvent être qualifiés de génocide, mais la même résolution statue aussi que la république de Turquie actuelle ne peut pas en être tenue pour responsable et qu’aucune revendication politique, matérielle ou légale ne pourrait être formulée contre elle à cet égard.

Toutefois, la Turquie ne trouve pas suffisamment rassurantes les déclarations du Parlement européen et de l’Arménie. On pourrait dire que certaines garanties supplémentaires de la communauté internationale lui donneraient plus de confiance pour accomplir quelques pas vers la reconnaissance du génocide. Mais, même si cette condition était remplie, le problème ne serait pas résolu, car les raisons du refus turc demeurent bien plus profondes.

La question arménienne rappelle à la société turque l’événement le plus traumatisant de son histoire : l’effondrement de l’Empire ottoman. Etalé sur trois continents, l’Empire devait perdre, pendant sa phase de désintégration (1870-1920), 85 % de ses territoires. Des guerres interminables, de nombreuses défaites et d’énormes pertes humaines ont installé un sentiment de disparition définitive. Les fondateurs de la nouvelle République croyaient avoir tourné à jamais cette page noire de l’histoire du pays et pansé pour toujours les blessures du passé. L’année 1923 [création de la République] a été pour eux un nouveau départ, l’an zéro. Et il fallait gommer tout ce qui pouvait rappeler les années sombres d’avant cette date. C’est pour cette raison qu’un sujet sur lequel on n’hésitait pas à parler pendant les premières années de la République s’est transformé par la suite en tabou. Si l’on veut faire une métaphore, la société turque s’est perçue comme le Phénix renaissant de ses cendres, et les Arméniens symbolisaient justement les cendres dont elle était née.
Comment pouvons-nous guérir des traumatismes du passé pour que cela ne se reproduise plus ? Comment raviver le passé sans en devenir l’otage ? Un grand éventail de choix s’offre aux Turcs, de l’oubli collectif à la reconnaissance puis à la condamnation. Bien que cela puisse paraître étonnant, l’amnésie collective est une méthode qui a donné de bons résultats en Espagne et au Mozambique. A l’opposé de cette méthode se trouve le modèle des tribunaux et des condamnations à Nuremberg [en 1945] ou en Allemagne de l’Est après 1989. Une troisième méthode consiste à créer des commissions d’enquête, en prenant connaissance des expériences des commissions encore au travail dans d’autres parties du monde. Si la société turque apprend que son problème n’est pas un cas unique, que ce type de question se rencontre ailleurs, cela pourrait l’encourager à faire un pas vers la solution.

Commission
Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan vient d’écrire au président arménien Robert Kotcharian pour lui proposer de créer une commission mixte composée d’historiens chargés d’étudier et de clarifier la question éminemment sensible des “événements” de 1915. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie visant à anticiper les pressions relatives à la demande de reconnaissance du génocide arménien, qui devraient culminer le 24 avril, date du 90e anniversaire du début des massacres d’Arméniens dans l’Empire ottoman.

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Sources

Source : Courrier International

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