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Nicolas et les Turcs

vendredi 14 décembre 2007, par Cengiz Aktar

S’agissant de la Turquie dans l’Union européenne, Nicolas Sarkozy a l’avantage de la clarté lorsqu’il rejette son adhésion, mais pas forcément l’avantage de la lucidité. Rappelons-nous.

  • Cengiz Aktar spécialiste des questions européennes, professeur à l’université Bahçesehir (Istanbul).

En 1999, l’Union européenne déclare que la Turquie est un pays candidat, avec vocation à rejoindre l’Union sur la base des critères appliqués aux autres candidats. La France est signataire. La candidature est réaffirmée en décembre 2004 lorsque la Turquie est conviée à la phase des négociations d’adhésion.

Quasi immédiatement, une guérilla politico-diplomatique se met en place en France pour parer à une éventuelle adhésion. Sous Jacques Chirac on tempère, mais avec Nicolas Sarkozy le ton se radicalise. La géographie prend une place de choix dans ce dispositif avec des références saugrenues resituant par exemple la Cappadoce, une terre chrétienne précoce, au-dehors de l’aire européenne.

Nicolas Sarkozy martèle : la Turquie, c’est l’Asie Mineure, ce n’est pas l’Europe. Convaincu qu’il sera trop tard de dire non une fois les négociations achevées et de paraître ainsi comme le mauvais joueur, le nouveau pouvoir mise sur l’obstruction tout en essayant d’inventer des alternatives à l’adhésion. Ainsi la capacité d’absorption de l’Union européenne, le partenariat privilégié ou encore l’Union méditerranéenne sont évoqués. Mais on tangue de coquilles vides en concepts bateaux. Jamais personne, ni aucun mercenaire sarkozyste, n’a réussi à dire clairement ce que signifiaient ces ersatz cache-misère.

Dès l’intronisation, donc, une offensive tous azimuts se met en branle. Jean-David Levitte [conseiller diplomatique du président Sarkozy, ndlr] se rend à Ankara pour annoncer aux Turcs que la France s’opposera à l’ouverture de chapitres en rapport direct avec l’adhésion. C’est ce qu’on appelle « tout sauf les institutions ». A Bruxelles, Jean-Pierre Jouyet [secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, ndlr] affirme que la Turquie n’a pas vocation à adhérer à l’UE. C’est-à-dire le contraire de ce qui a été entériné à Helsinki.

En juin, la France met son veto à l’ouverture de l’un de ces chapitres, portant sur l’euro. L’ouverture d’autres chapitres est conditionnée à la création d’un comité des sages pour réfléchir au futur de l’Union. Comble de tout, la France demande en novembre le report de la Saison culturelle de Turquie prévue pour juin 2009, pour cause d’élections européennes. Pas de Turcs dans nos pattes ! A Bruxelles, le représentant de la France chipote sur les termes consacrés du jargon européen, comme « partenariat d’adhésion », en fait sur tout ce qui évoque l’adhésion. D’issue improbable, ces tentatives causent en revanche des préjudices irréparables aux relations franco-turques.

Aujourd’hui, plus que jamais, la politique turque de la France consiste à privilégier le bilatéral tout en ignorant le processus européen de ce pays.

Or la carte européenne restant vitale pour la Turquie, celle-ci réévalue forcément ses relations à la lumière de l’attitude française à son encontre dans les négociations d’adhésion. Du coup, la France est tenue à l’écart du projet de pipeline Nabucco ainsi que d’autres grands projets. Insignifiantes peut-être dans le dispositif global, ces exclusions font néanmoins mal aux sociétés concernées.

Même la culture se voit « bulldozé » par la méthode Sarkozy. Que les artistes s’arrachent les cheveux, tout comme les hommes d’affaires, diplomates et les ultimes amis de la France, cela semble être le cadet des soucis du pouvoir.

C’est que la relation de Sarkozy avec le vocable « turc » est nerveuse. En fin de compte, ce qui intéresse Sarkozy ce n’est pas la transformation de la Turquie sous l’impulsion européenne. Ni l’impact potentiel de son intégration européenne sur le pourtour de la Méditerranée, qu’il a l’air de chérir tant. Ni le message indirect que l’Europe portera en composant avec un pays musulman et laïc. Si tel était son intention, il exigerait plus de volonté de la part des Turcs dans leur lancée réformiste.

Non, le choix de Sarkozy, c’est bêtement de prévenir que la Turquie et ce qu’elle représente ne viennent souiller l’idée qu’il a de l’Europe et de la France : une Europe, entre autres, « amusulmane » et française.

On murmure qu’il serait tenté de faire un tour en Turquie. Je ne sais si les Turcs auront la mansuétude des Algériens pour écouter son franc-parler, qui flirte si souvent avec l’arrogance.

Le débat autour de la Turquie, qui commence à peine, est trop grave pour être abandonné au président Sarkozy. Assurons-nous qu’il pourra se poursuivre sainement, pour le bénéfice de tous.

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Sources

Source : Libération le 13-12-2007

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