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Assez de nostalgie pour la « petite Europe »

jeudi 27 décembre 2007, par Christian Lequesne

Alors que les Vingt-Sept s’apprêtent à signer le traité de Lisbonne, l’entretien qu’a donné récemment le député européen Jean-Louis Bourlanges (Le Monde du 3 décembre) éclaire une facette peu connue du débat européen en France : celui du désenchantement des pro-européens traditionnels face à une Europe qui s’est élargie avec la fin de la guerre froide, et qui ne peut donc plus ressembler au projet des pères fondateurs.

Pour Jean-Louis Bourlanges, l’euro constitue en quelque sorte le dernier acte concret de l’Europe. Depuis, « l’ouverture des négociations d’adhésion avec la Turquie, les criailleries budgétaires et un élargissement bâclé » auraient mis fin au rêve de l’Europe intégrée. La référence à « l’élargissement bâclé » est particulièrement intéressante. Alors que la transformation radicale de l’Europe centrale et orientale postcommuniste depuis dix-sept ans constitue certainement l’une des réussites les plus achevées de l’intégration européenne, M. Bourlanges la considère pour sa part comme un simple épisode mené à la va-vite.

Il n’y a donc pas que les eurosceptiques qui, en France, n’ont jamais accepté l’élargissement. C’est hélas aussi le cas d’une partie des pro-européens traditionnels, qui y voient, à tort, la fin de toute Europe politique. Faut-il rappeler les déclarations de Jacques Delors (Le Monde du 19 janvier 2000) : « Je ne crois pas (…) que cette Europe à vingt-sept, demain à trente ou à trente-deux quand la paix sera revenue dans les Balkans, puisse avoir des objectifs aussi ambitieux que ceux fixés par le traité de Maastricht. »

Comment s’étonner dès lors que l’opinion publique française se sente si frileuse à l’égard de l’élargissement et, en retour, que la France soit malaimée en Europe centrale ?

Changement d’échelle

Plusieurs études universitaires sérieuses sur les effets de l’élargissement de 2004 ont montré que celui-ci n’avait aucunement bloqué le processus de décision de l’Union. Au contraire, Renaud Dehousse, à Paris, ou Edward Best et Gianpaolo Settembri à Maastricht, observent que le Conseil décide toujours aussi vite, voire un peu plus vite dans une Union à vingt-cinq (aujourd’hui vingt-sept) que dans une Union à quinze. Quel politicien français le dit ?

La France a perdu assez d’énergie et de capital politique dans les années 1990 en opposant l’élargissement à l’approfondissement. Il faut aujourd’hui en sortir. Il est important que les pro-européens français acceptent que l’Europe a changé d’échelle depuis 1989 sans que l’entreprise politique soit à jamais compromise.

Mener un débat serein sur la Turquie est à cet égard fondamental.

Il faut espérer que, contrairement à ce qui s’est passé lors du référendum sur le traité constitutionnel, les pro-européens français n’enfourchent pas les mêmes arguments que les eurosceptiques pour nous dire que l’entrée de la Turquie dans l’Union signifie le renoncement de l’Europe. L’adhésion de la Turquie à l’Union n’est certainement pas une affaire qui se décide en cinq minutes. C’est bien pour cela que l’on attend des pro-européens français qu’ils en débattent calmement, en présentant à l’opinion publique des arguments pour et contre qui ne soient pas simplement des dramatisations inutiles.

L’Europe élargie ne ressemblera plus à la petite Europe de l’Acte unique européen. Mais cela ne signifie pas pour autant que le projet d’une zone de libre échange « à l’anglaise » a triomphé. C’est ce message que les pro-européens français devraient délivrer pour continuer à faire espérer sur l’avenir de l’Europe. Si eux ne le font pas, les eurosceptiques, qui ont toujours vu dans l’entreprise européenne soit un abandon honteux d’une souveraineté nationale sacralisée, soit le triomphe d’un néolibéralisme sauvage, auront gagné.


- Christian Lequesne est professeur à l’European Institute de la London School of Economics, à Londres.

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Sources

Source : « Le Monde », 15 décembre 2007

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