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Dans Newsweek : « Laisser entre la Turquie »

lundi 20 juillet 2009, par Soner Cagatay

L’adhésion du pays à l’UE est une bonne chose pour la France. C’est la position que défend Soner Cagaptay, directeur du programme de recherche sur la Turquie au Washington Institute


Au cours de l’histoire de l’Union européenne, vingt-deux pays ont négocié leur entrée, et tous, au bout du compte, se sont vus proposer l’adhésion. Pourtant, le président français Nicolas Sarkozy bloque depuis longtemps l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne, et ses objections ne posent pas que des contretemps d’ordre symbolique. La France est l’un des pays clé de l’UE, et le veto de Paris vient contrarier les espoirs européens de la Turquie. Le veto de Sarkozy est aujourd’hui une nouvelle ligne Maginot, du nom de ces fortifications démodées et inefficaces que la France construisit pour se défendre.

Comme la ligne Maginot, la ligne Sarkozy pourrait être contournée si le gouvernement turc, qui déploya dans le passé d’importants efforts en vue d’entrer dans l’Union Européenne, revient vers les idéaux de l’Union Européenne. De fait, la solution ne peut prendre sa source qu’à Ankara, où l’enthousiasme à l’idée d’adhérer à l’UE ne cesse de décliner depuis 2005. Cette année-là, alors qu’étaient lancés les pourparlers sur l’entrée dans l’UE, les penchants populistes du parti au pouvoir en Turquie, le Parti Justice et Développement (AKP) faisaient naître chez ses leaders la crainte que les réformes nécessaires à l’adhésion ne conduisent à une érosion de sa popularité. L’AKP abandonnait les réformes. Le solide ancrage dans le parti des idées antieuropéennes, héritage de ses origines islamistes, n’a fait qu’accélérer le processus. Ce qui, en retour, confortait le « non » opposé par Sarkozy à Ankara, devant l’échec de l’européanisation de la Turquie — et plus la France s’oppose à l’adhésion de la Turquie, plus les Turcs se détournent de l’UE, convaincus que l’Union n’accordera jamais à Ankara son ticket d’entrée.

L’AKP peut sortir de cette impasse et prouver sa crédibilité européenne, en réformant avec dynamisme, démontrant ainsi que la marche de la Turquie vers les valeurs démocratiques et progressistes de l’Europe a de nouveau repris. Un Sarkozy campant sur ses positions ferait piètre figure, passant éventuellement pour raciste, si la Turquie arrivait au niveau de l’Union Européenne.

Qu’en serait-il si les négociations d’adhésion n’avançaient pas ? Elles ont pris un rythme si lent que le proverbial train de l’adhésion de la Turquie à l’UE rappelle la vieille plaisanterie soviétique en vogue sous Brejnev : la Russie est au point mort, les trains n’avancent pas, et le décor reste en place, alors les passagers font « tchou tchou » pour faire comme si. Le processus d’adhésion de la Turquie n’est pas si différent, et viendra le moment où les Turcs, réalisant que leur train pour l’UE n’avance pas, choisiront d’en descendre. Ce serait un désastre, mettant fin à la consolidation de la démocratie libérale en Turquie, avec des conséquences dangereuses pour l’occident, dont la France.

Quel dommage, aurais-je dit, dans un monde pré-11 septembre, si le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE s’était ainsi retrouvé quasiment à l’arrêt. À l’époque, il y avait de la place pour une Turquie hors de l’UE mais appartenant néanmoins à l’Europe et à l’occident. Aujourd’hui, l’UE repoussant ses frontières dans les Balkans jusqu’à la Turquie, et Al Qaeda criant à la guerre entre l’occident et le « monde musulman », il n’existe plus de zone grise dans laquelle pourrait se positionner la Turquie : celle-ci doit devenir membre de l’UE, ou se fondre dans le monde musulman, tel que le revendique Al Qaeda. Sarkozy devrait s’inquiéter d’une Turquie hostile aux frontières orientales de l’Europe.

L’échec de l’adhésion à l’Union Européenne pourrait avoir des conséquences encore plus néfastes pour la France. Si Sarkozy s’obstine à dire non à Ankara, en dépit d’une reprise des réformes européennes en Turquie, quel message adresserait-il aux musulmans français ? La France possède la plus importante population musulmane de l’UE : 10 % de la population française est d’origine musulmane. À ce jour, l’intégration de cette communauté en France est un échec. Et pourtant, les musulmans français montrent depuis quelque temps des signes de leur volonté de rejoindre la communauté nationale. Ils sont entrés au gouvernement, et l’on voit ça et là dans le pays élu des officiels d’origine musulmane. Sarkozy est le principal défenseur de ce processus. Ce qu’il dit aux musulmans français, c’est qu’ils seront les bienvenus en France et en Europe s’ils adoptent les valeurs européennes. Récemment, il défendait l’interdiction en France du voile islamique intégral du visage en raison de sa contradiction avec les valeurs françaises. Pourtant, avec cette objection à l’entrée de la Turquie, Sarkozy dit autre choses aux Musulmans français : « Ne vous préoccupez pas de devenir Européen. Quels que soient vos efforts, il n’y a pas de place pour vous en France ou en Europe ».

Lors d’un récent voyage à Paris, j’ai reçu une leçon de 40 minutes sur l’accession de la Turquie à l’Union Européenne, d’un Parisien dont les parents mauritaniens avaient immigré en France. Non seulement il était au courant du moindre des détails historiques de l’adhésion de la Turquie — « Ankara a fait sa demande d’adhésion en 1963, avant la venue de mes parents en France », me disait-il — mais il en savait plus que moi sur les détails des négociations d’adhésion, et notamment quelle page, sur les 120.000 de la législation européenne, était exploitée par la France pour bloquer l’entrée de la Turquie. Alors que je lui demandais pourquoi il suivait avec tant d’intérêt l’adhésion de la Turquie, il me dit : « Il s’agit pour moi de savoir si j’ai ma place en France ». De fait, la ligne suivie par Sarkozy est non seulement mauvaise pour la Turquie, mais elle est également néfaste pour la France. Sarkozy ferait bien d’en changer.

Par Soner Cagaptay,
chercheur invité au Washington Institute for Near East Policy est l’auteur de : Islam, Secularism, and Nationalism in Modern Turkey : Who Is a Turk ? (Islam, Sécularisme et Nationalisme dans la Turquie moderne : qu’est-ce qu’un Turc ?)

[http://www.newsweek.com/id/206912]

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Sources

Nouvelobs, 17/07/2009, Traduction française de David Korn.

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