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Pamuk : « La vie se moque de mes romans »

jeudi 28 avril 2011, par Xavier Houssin

Il a juste un peu détourné la tête. Regardé le jardin par la fenêtre de ce grand bureau, chez Gallimard. La veille de son arrivée à Paris pour deux jours, à l’invitation de son éditeur français, Orhan Pamuk a appris sa condamnation à une amende par un tribunal turc. On lui reproche d’avoir affirmé en 2005, dans une interview, que « 30 000 Kurdes et un million d’Arméniens » avaient été tués dans son pays. Aujourd’hui, pas envie d’en dire quoi que ce soit. La peine se veut symbolique. Mais justement, quel symbole...

A 58 ans, l’écrivain vient de publier, en France, Le Musée de l’innocence, paru en Turquie en 2006, l’année de son prix Nobel de littérature. Ce gros roman de plus de 600 pages parle de la perte et de la consolation. « Et de l’amour... », ajoute doucement Orhan Pamuk.

L’histoire commence au milieu des années 1970. Kemal, un trentenaire de la bonne société d’Istanbul, doit se fiancer à Sibel. Tous deux sont du même milieu confortable. Lui est allé à l’université aux Etats-Unis, Sibel a fait ses études en France. Ils ont déjà consommé leur futur mariage. « Avoir fait l’amour avant de nous marier, raconte Kemal au début du livre, nous donnait l’illusion que nous étions »libres et modernes« (des termes que nous n’aurions jamais utilisés pour nous qualifier), et cela nous rapprochait. »

Dans une boutique de mode où il se rend pour acheter un sac à main à sa fiancée, Kemal retrouve Füsun, une de ses cousines qu’il n’avait pas vue depuis qu’elle était gamine. Füsun est vendeuse et sort juste du lycée. Elle a 18 ans. C’est un immédiat coup de foudre. La relation sera passionnée, terriblement charnelle. Ils se rejoignent, dévorants, chaque jour, dans un appartement inoccupé où la mère de Kemal a entassé de ces meubles et bibelots qu’on ne sait pas jeter.

Incapable de rompre ses engagements avec Sibel, Kemal laissera s’éloigner la jeune fille, qui épousera un de ses amis d’enfance. Sauf qu’il n’aura de cesse, les années qui suivent, de la reconquérir.

Orhan Pamuk nous entraîne bien au-delà de l’aventure sentimentale et de la fresque sociale. « Je me suis efforcé, explique-t-il, de tenir la chronique encyclopédique de ce qui se passe lorsque nous tombons amoureux. »

De fait, le roman recense, au fil de la narration, tous les détails, les attitudes, les codes, les contradictions, les mirages. Kemal qui a perdu Füsun en est obsédé. Il croit la reconnaître dans des silhouettes de hasard et, pour calmer son angoisse et son manque, il va se mettre à collectionner de manière systématique les objets qu’elle a approchés, ceux qu’elle a touchés. Un verre, une boucle d’oreille, un pinceau de maquillage, des mégots, des épingles.

Cette recherche fétichiste devient bientôt un exercice de vénération. Le recueil des traces de son amour, jusqu’aux plus infimes, jusqu’aux plus étranges, l’occupera toute sa vie au point de le conduire à créer un extraordinaire musée sentimental. « Le roman, dit tranquillement Pamuk, se trouve être, en fait, le catalogue de ce musée. »

L’idée de la quête est présente dans beaucoup de ses textes. Dans Le Livre noir (Gallimard, 1994. Folio no 2897) ou dans Neige (Gallimard, 2005. Folio no 4531), notamment. Son attention aux objets se retrouve aussi dans les « idées, images et fragments » qui composent D’autres couleurs (Gallimard, 2009. Folio no 5184). Il y évoque un cendrier de porcelaine, un tricycle d’enfant, un moulin à poivre. Dans les pages d’Istanbul. Souvenirs d’une ville (Gallimard, 2007. Folio no 4798), il rappelle son ravissement de petit garçon à fourrager dans les ustensiles de toilette de sa mère.

« Cela m’apparaît si évident, continue-t-il. Au cinéma, vous avez glissé le ticket de la séance dans la poche de votre manteau. Il s’y est enfoui. Et des années plus tard, vous remettez la main dessus. Le film que vous aviez complètement oublié revient avec toutes ses couleurs. Sans ce ticket, il n’y aurait pas eu de résurgence. »

Les objets, dans le roman, font aussi les indices de jeux de piste. Ainsi, le sac aperçu en vitrine que Kemal veut offrir à sa fiancée et qui précipite sa rencontre avec Füsun est griffé « Jenny Colon ». Du nom de cette actrice qui ressemblait tant à Adrienne que Gérard de Nerval en fit son Aurélia. Ce Nerval venu à Istanbul dans son Voyage en Orient, juste après la mort de Jenny, accrochant à la ville un absolu sentiment de perte et une profonde mélancolie.

La figure du poète, ses obsessions, ses confrontations aux hasards qui lui faisaient tourner au-dedans le chaton de sa bague pour conjurer le sort, se retrouvent tout au long du livre. Kemal, d’ailleurs, n’est-il pas un « inconsolé » ? Il est troublant de noter que Nerval, en 1841, dans la fin de sa dévotion tragique à Jenny, est interné à la clinique du docteur Blanche, à Passy. Dans l’ancien hôtel de Lamballe, qui se trouve être aujourd’hui l’ambassade de Turquie... « La vie est pleine d’ironie qui se moque de mes romans, sourit Pamuk. Certains détails sont intentionnels. D’autres pas. Ou alors, j’ai oublié qu’ils l’étaient. Le livre a ses propres soucis. » Reste qu’il progresse de prémonitions en attentes inquiètes. En accidents et en deuils. « J’écris dans ce que je crois être le désordre. Ensuite j’assemble. »

Le Musée de l’innocence peut se lire comme la mise en roman d’Istanbul, ce récit qui était à la fois celui des souvenirs d’enfance, de l’éducation sentimentale et de la vocation d’écrivain d’Orhan Pamuk. « Un titre pose toujours une dernière question, dit-il en se tournant une nouvelle fois vers la fenêtre. Ce que l’on continue à perdre longtemps, c’est son innocence. »

Le Musée de l’innocence (Masumiyet müsesi) d’Orhan Pamuk

Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Gallimard, « Du monde entier », 674 p., 25 €.

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Sources

Source : Le Monde, le 22/04/2011

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