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L’appétit retrouvé de la Turquie

lundi 27 septembre 2010, par Dominique Moïsi

Les résultats très positifs (58 % de oui) du référendum constitutionnel intervenu il y a une semaine en Turquie représentent avant tout une victoire personnelle pour le Premier ministre, Recep Erdogan. Aussi est-il plus que jamais important de le comprendre.

Erdogan est-il, comme il s’est présenté initialement lui-même au monde occidental, un Konrad Adenauer musulman pour qui l’AKP est l’équivalent turc de ce qu’est la démocratie chrétienne en Allemagne ? Ou est-il en réalité, comme le pensent certains de ses détracteurs, une « version ottomane » de ce qu’était hier Nasser en Egypte, un populiste habile et opportuniste ?

Les deux comparaisons sont certes osées, sinon excessives. La Turquie n’est pas, contrairement à l’Allemagne d’après-guerre, un pays animé d’un fort sentiment de repentance. La république de Bonn naissante voulait rompre radicalement avec son passé. La Turquie à l’inverse veut renouer avec le sien, même si elle entend elle aussi rompre avec le régime des militaires. Le référendum a été organisé trente ans jour pour jour après le coup d’Etat qui amena le général Evren au pouvoir en 1980.

Mais, pour l’Allemagne d’Adenauer, l’équilibre entre les préceptes chrétiens et les principes démocratiques était fondamental. Y aurait-il aujourd’hui plus d’islam que de démocratie dans le projet de l’AKP ? Et l’islam, contrairement au christianisme, aurait-il une relation plus complexe avec le politique en n’établissant pas des frontières claires entre « ce qui appartient à César et ce qui appartient à Dieu » ?

Si Erdogan ne peut-être Adenauer, serait-il plus proche de Nasser ? Certes, la Turquie de 2010 est « beaucoup plus » que l’Egypte d’hier ou d’aujourd’hui. C’est une puissance émergente à la réussite incontestable. L’audience de Nasser dans le monde arabe d’hier est probablement sans commune mesure avec celle d’Erdogan dans le monde musulman d’aujourd’hui. L’Empire ottoman n’a pas laissé que de bons souvenirs. Quoi qu’il fasse pour séduire la « rue arabe », le Premier ministre turc demeure au mieux, tout comme les ayatollahs iraniens, un « étranger proche ».

Néanmoins, ces comparaisons peuvent se révéler utiles, car comprendre la « vraie nature » d’Erdogan, c’est répondre, pour partie au moins, à l’un des plus grands défis stratégiques auquel le monde occidental se trouve confronté, celui de sa relation avec l’islam.

Recep Erdogan peut inquiéter des démocrates laïcs soucieux du renforcement, excessif à leurs yeux, des pouvoirs de l’exécutif. Il n’en rallie pas moins une majorité de Turcs qui se retrouvent dans son nationalisme sourcilleux et dans son ambition de redonner à la Turquie une influence régionale, y compris dans les républiques turkmènes de l’ex-Union soviétique.

Les raisons de ce « nouvel appétit » d’influence sinon de puissance sont multiples. Un peu d’humiliation renforce l’ambition naturelle des peuples. Le comportement de l’Union européenne, de l’Amérique de Bush et plus récemment d’Israël ont constitué autant d’incitations pour la Turquie d’Erdogan. « Vous ne voulez pas de moi dans votre club de gentlemen chrétiens ou vous considérez mon soutien comme allant de soi, quel que puisse être votre comportement en Irak ou à Gaza… et bien vous vous trompez ! » La Turquie est l’héritière d’un grand empire. Elle possède une culture de puissance, une grande tradition diplomatique, celle de la Sublime Porte.

La nature a aussi horreur du vide. Les aventures moyen-orientales de l’Amérique de Bush ont profondément remanié les cartes de la région. La disparition de l’Irak comme centre de pouvoir, la sclérose de l’Egypte, la timidité de l’Arabie saoudite, l’isolement croissant de l’Iran ont « ouvert un boulevard » aux ambitions turques. Il y a, de plus, dans l’esprit des Turcs ce que l’on pourrait décrire comme une certaine relativisation de l’Europe, sinon de l’Occident en général. A l’heure de la Chine, de l’Inde, du Brésil…, la Turquie se dit qu’elle a des modèles alternatifs. Si les portes de l’Union se ferment, d’autres opportunités « émergent » devant elle. La multipolarité est déjà dans les têtes turques.

Erdogan n’est ni Adenauer ni Nasser. C’est un populiste habile qui a su utiliser les humiliations subies par son pays pour faire progresser de pair nationalisme et islam, à un moment où « l’équilibre de la confiance » évolue clairement en faveur de la Turquie et au détriment de l’Union européenne.

Ecrit par Dominique MOÏSI
Chroniqueur - Conseiller du directeur de l’Ifri (Institut français pour les relations internationale)

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Sources

Source : les Echos du 20 septembre 2010

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