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La Turquie s’apprête à engloutir sous les eaux la cité antique d’Allianoï

mardi 26 octobre 2010, par Nicolas Cheviron

ALLIANOÏ — Des ruines antiques, un va-et-vient d’ouvriers affairés dans la douceur de l’automne méditerranéen... La cité thermale d’Allianoï, dans l’ouest de la Turquie, pourrait être un chantier archéologique comme un autre. Mais ici, on ne creuse pas : on enterre.

Sous les yeux médusés des archéologues, interdits d’entrée sur le site, les travailleurs déversent leurs brouettes de sable sur les fondations de l’hôpital de Galien, un des pères de la pharmacie, né au IIe siècle après J.-C. dans la ville voisine de Pergame, l’actuelle Bergama.

Bientôt, ce seront les thermes, avec leur bassin encore alimenté par une source chaude et protégés par des murs hauts de cinq mètres, la salle aux colonnes monolithes, les mosaïques et les allées couvertes qui disparaîtront sous le sable, après avoir été recouverts d’un enduit de protection roseâtre.

Objectif de l’opération : tenter de préserver le site pour les générations futures. Car pour le présent, l’administration a tranché : bientôt, la vallée sera transformée en lac artificiel, destiné à l’irrigation de 8.000 hectares de terres agricoles.

La construction du barrage est achevée depuis 2007 au lieu-dit de Yortanli, et la mise en eau est attendue pour la fin de l’année.

Un crève-cœur pour le professeur Ahmet Yaras, qui pendant neuf ans a fouillé le site d’Allianoï et qui se désole aujourd’hui de voir échapper à la connaissance des scientifiques de nombreux trésors encore enfouis.

« Normalement, les richesses culturelles doivent impérativement être examinées et inventoriées avant toute action. Ici, inonder la zone avant la fin des fouilles, c’est un massacre », peste le chercheur, assurant que 80% du site n’a pas encore été fouillé.

« Il n’y a pas, au monde, de bains chauds, de centre de santé aussi bien conservé. (...) Malheureusement, tout cela va être abandonné pour toujours », poursuit-il.

Car pour l’archéologue, il ne fait pas de doute que le sable et le ciment utilisés ne suffiront pas à préserver les vestiges, sous 30 mètres d’eau.

« Et même s’ils étaient protégés, dans 50 ans, la sédimentation due au barrage atteindra 15 ou 16 mètres. Il faudrait être fou pour tenter d’exhumer à nouveau ces vestiges à une telle profondeur », ajoute-t-il.

Les paysans des villages proches ne voient bien sûr pas les choses de la même façon.

« Ils exagèrent, je ne pense pas qu’il y ait grand chose d’antique là-bas. C’est juste une source chaude », commente Mehmet Aydin, 52 ans, cultivateur de coton, tomates et maïs, qui voit dans la mise en eau du barrage la fin de ses soucis d’irrigation.

Après tout, le ministre de l’Environnement Veysel Eroglu l’a lui même affirmé, fin août : « Allianoï n’existe pas, c’est une invention (...) Il y a juste une source chaude, comme on en trouve dans toute la Turquie ».

La déclaration a semé la consternation dans la communauté scientifique, conduisant les représentants du Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), du programme européen Europa Nostra et de l’Union des archéologues européens à adresser une lettre au gouvernement turc l’enjoignant de tout faire pour préserver « l’héritage commun » d’Allianoï.

Les jeux semblent cependant faits, le ministre de la Culture Ertugrul Günay paraissant peu décidé à remettre en cause la dernière décision de la commission locale de préservation du patrimoine, qui a autorisé fin août l’enfouissement.

« Après tout, Allianoï est resté sous terre pendant longtemps, il a fallu des fouilles pour l’en sortir », a-t-il commenté la semaine dernière.

Copyright © 2010 AFP.

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