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Et si l’Europe puissance passait par la Turquie ?

vendredi 12 octobre 2007, par Cengiz Aktar

Les opposants les plus subtils à une Turquie européenne se veulent pour la plupart des européistes convaincus et partisans de l’Europe puissance.

Ils nous disent en substance ceci : avec l’arrivée de la Turquie, cheval de Troie des Etats-Unis mais aussi de l’islam, et sorte de seconde Angleterre, le projet d’une Europe puissance (carolingienne) sera dilué, dénaturé et partant, rendu caduque. Avec l’intégration de l’altérité turque disparaîtra la frontière identitaire entre l’Europe et la non-Europe et du coup la possibilité pour celle-ci de devenir un acteur influent et respecté de la communauté internationale. Corrélativement afin de bâtir l’Europe puissance et de peser sur les affaires du monde nous devons tenir la Turquie à l’écart, arrêter l’élargissement et nous consolider dans nos frontières identitaires.

Une telle position est-elle tenable ? En effet, de nombreuses questions émergent tant par rapport à la logique et à l’efficacité de cette démarche que quant à l’appréciation de la candidature turque.

Est-il loisible de bâtir au XXIe siècle une Europe puissance, c’est-à-dire politique, sur des bases identitaires ? Si oui, quelles sont ces bases identitaires, ces caractéristiques propres à l’Europe sinon une communauté – en passant outre aux schismes – de culte ? Comment concevoir le projet européen comme la création d’une nouvelle nation-volk alors que celle-ci n’a de sens et d’avenir que si elle couronne les identités nationales, régionales et religieuses donnant ainsi corps au premier ensemble politique post-national ? Assurément, ce ne sont que les valeurs post-nationales et post-religieuses du projet européen qui sont susceptibles d’intéresser le monde et partant, c’est cette nouvelle identité – politique – qui est censée porter l’Europe à l’universel.

De même, est-il possible de construire une Europe puissance en restant chez soi, en prêchant la bonne parole à distance sans se donner les moyens de son action ? En agissant en « honnête courtier impartial » comme dit Jean-Louis Bourlanges (1), alors que l’objectif serait justement de s’impliquer, prendre partie, s’employer à la propagation des valeurs politiques de l’Union et de son modus operandi ? Que signifie aujourd’hui être une Europe puissance, si ce n’est proposer son modèle face au « wilsonisme botté » des Etats-Unis et d’avoir ainsi son mot à dire sur les affaires du monde ? De même est-il possible de maintenir la maison Europe telle une maison de poupée, mais assiégée de toute part ? L’Ukraine post-électorale est certainement une nouvelle preuve criante de la nécessite de s’impliquer.

Et pourquoi la Turquie ne pourrait-elle participer à la construction de cette Europe-là ? Du fait de son atlantisme ? Ceci n’est pas une donnée immuable, sans parler des atlantistes résolus qui sont en même temps des Européens résolus, tels les Pays-Bas. N’est-il pas permis de penser que ce qu’ambitionnent les Anglo-saxons n’est pas tant de voir l’Europe s’élargir à l’infini et se diluer ainsi, ce à quoi prêterait opportunément la main l’arrivée en son sein de la Turquie, mais d’empêcher que l’Europe ne devienne un contrepoids à l’Amérique en se renforçant, notamment de la Turquie ?

Du fait de sa religion, alors ? Aux yeux de ceux qui cherchent à confondre politique et religion, certainement. Pourtant, c’est peut-être à travers sa capacité à composer avec cette Turquie « différente » que les valeurs défendues par l’Europe se verraient portées à l’échelle planétaire à l’aube du nouveau siècle.

Finalement on ne comprend pas très bien l’objectif ultime de ces adversaires de la Turquie, partisans en même temps d’une Europe puissance. Est-ce réellement une Europe puissance ou simplement la conservation d’une identité face à un nouveau monde de plus en plus cosmopolite et qui fait… peur ?

Un « Grand Moyen Orient » européen ? Et pourquoi pas ?

Aujourd’hui dans un monde rétréci, l’Europe est appelée à être présente dans son voisinage, non plus certes sous la forme ancienne du partage colonial, ni à travers les traditionnelles zones d’influence, mais sous les aspects d’une présence nouvelle visant à offrir le meilleur de ce que le vieux continent possède depuis 1945 : un modèle où la paix et la stabilité sont assurées par la démocratie, la solidarité et la prospérité.

De ce point de vue, l’initiative américaine du « Grand Moyen-Orient » tombe à point nommé. Vide de contenu et de sens politique, passant outre les problèmes véritables, dont le conflit israélo-palestinien, mais riche en rhétorique missionnaire, ce projet lance un défi au concept européen de stabilité et de sécurité en surenchérissant sur les valeurs défendues des deux côtés de l’Atlantique.

Le défi devrait et pourrait être relevé par les Européens grâce à l’intégration de la Turquie. Car, en un sens, le « Grand Moyen-Orient de l’Europe » est déjà en marche dans ce pays où les brillantes réalisations de la candidate prouvent la force du concept européen de stabilité. Dans le sillage de cette expérience et à travers le relais que constituera une Turquie européenne, un partenariat euroméditerranéen renforcé pourrait prendre corps et racine dans l’aire géographique pour laquelle les Etats-Unis projettent un nouveau destin.

Imagine-t-on suffisamment ce que serait l’apport d’une Turquie européenne, politiquement et économiquement stable et dotée d’une solide tradition militaire pour la région prise au sens large et qui va des Balkans au Moyen-Orient en passant par le Caucase ? De même, apprécie-t-on assez la signification symbolique pour la région d’une Turquie européenne ? N’en déplaise à Robert Badinter, qui veut croire que Lawrence a toujours cours en « Arabie » en affirmant qu’une Turquie européenne est le dernier souci de la rue arabe et musulmane, cette dernière avait les yeux rivés sur la décision du 17 décembre 2004 (2).

Les citoyens de ces contrées ont suivi attentivement le débat européen et attendu la décision de l’Union pour savoir si l’Europe allait pouvoir faire le choix de composer avec un pays différent et, envoyant ainsi un message de solidarité, de s’affirmer à l’échelle planétaire. En est témoin l’exceptionnelle couverture médiatique qui a été réservée à la décision de 17 décembre dans ces pays. Il convient d’ajouter à cette symbolique forte, la nouvelle « dimension sud » qui, forcément, résultera de l’intégration turque et qui intéresse le pourtour méditerranéen au plus haut degré.

Europe puissance contre choc des civilisations ?

Somme toute, la décision sur l’ouverture des négociations pour l’adhésion future de la Turquie a marqué certainement un tournant dans l’histoire de l’Europe et peut-être au-delà. Cette décision est promise à avoir un impact à l’échelle mondiale, dépassant largement la question turque et la question du futur de l’Europe. Le chantier nécessite de part et d’autre, de la persévérance, du courage politique et beaucoup d’imagination pour être mené à bien.

La Turquie n’est pas parfaite, loin de là. Mais elle est en train de se transformer depuis l’aval donné à sa candidature en 1999, grâce à la prodigieuse synergie qui s’est créée entre la dynamique européenne et la volonté locale de changement tant officielle que civile. Qu’on veuille bien reconnaître ici une nouvelle preuve de la concrétisation de l’Europe politique à la suite de la stabilisation de l’Europe de l’Est, de la propagation de ses valeurs, du renforcement de la paix, de la sécurité et de la prospérité – bref, l’ébauche d’une Europe puissance –, et l’on continuera à relever les défis ensemble. Au contraire, en s’obstinant à poursuivre la chimère d’une Europe figée dans ses frontières identitaires, mentales et physiques, sa richesse et splendeur passées, on risque de faire perdurer son impuissance politique et de laisser ainsi le champ libre aux tenants de chocs des barbaries de tous bords.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin d’une vision de longue durée pour bien mesurer l’apport de la Turquie à l’Europe politique, et en conséquence l’insuffisance des demi-mesures comme le « partenariat privilégié » – au sujet duquel Nicolas Sarkozy et Edmund Stoiber ont scellé en janvier une « sainte alliance » – dont le but ultime est d’interdire l’intégration politique tout en maintenant une Turquie « alliée » dans les marches d’une Europe carolingienne. De même il nous est de plus en plus difficile de faire l’économie d’une nouvelle donne géopolitique suite à la fermeture de la parenthèse de Yalta et à la réélection de George W. Bush, suivie par la mise en place d’une équipe renforcée de faucons bien décidée à continuer à intervenir dans notre environnement immédiat.

L’état actuel du monde devrait suffire pour nous convaincre qu’avec l’intégration de la Turquie dans l’Union européenne s’ouvrira un nouvel horizon politique, mobilisateur et riche en combats qui vaillent la peine d’être menés.

- Cengiz Aktar est directeur du Centre de l’UE à l’Université de Bahcesehir à Istanbul


(1) in « Ankara et l’Union européenne : les raisons du « non », Politique Internationale, automne 2004

(2) propos tenus lors d’une réunion, organisée à Genshagen en Allemagne les 8 et 9 octobre 2004 par l’Institut de Berlin et du Brandebourg pour la coopération franco-allemande en Europe (BBI) entre hommes politiques et hauts fonctionnaires d’Allemagne, de France et de Pologne, rapportés dans Le Monde daté du 11 octobre 2004

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