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Ankara prend la mesure des difficultés qui l’attendent

vendredi 3 juin 2005, par Thierry Oberlé

Le Figaro

Ankara : de notre envoyé spécial

Le chef d’état-major de l’armée turque, le général Emin Sirin, a été le premier à le reconnaître : les victoires du non au référendum, posent un « gros problème ». Bien sûr, l’influent patron de l’establishment militaire ajoute que l’Union européenne est assez forte pour le résoudre. Et le premier ministre Recep Tayyip Erdogan se déclare confiant. Il n’y a pas, répète-t-il, d’incidence sur les négociations d’adhésion qui doivent débuter le 3 octobre. Mais en Turquie les votes français et néerlandais inquiètent.

Quelques jours après le passage du « tsunami français » - l’expression barrait mardi la une du quotidien à grand tirage Hürriyet - la classe dirigeante constate les dégâts. Il y a eu d’abord le changement de gouvernement en France. Soulagée d’avoir échappé à l’arrivée de l’« anti-Turc » Nicolas Sarkozy à la tête du gouvernement, Ankara suit avec une attention anxieuse les circonvolutions de la politique intérieure française. « Villepin a un profil qui nous correspond mieux et il a une vraie popularité en Turquie », se rassure un diplomate. Puis est venue la réplique néerlandaise. Là aussi, une partie des votants a justifié son choix par le refus de l’intégration de la Turquie musulmane.

Dans les nombreux débats organisés par les chaînes de télévision, les analystes divergent sur les conséquences des non. Les uns le considèrent comme un handicap, les autres y voient un retour à moins d’obligations turques. Pour les premiers, Jacques Chirac soutient la Turquie dans un isolement grandissant. Sa défaite le fragilise et sa promesse d’ouvrir un référendum sur l’adhésion renforce l’hypothèque. Comment dans de telles conditions compter encore sur la France, « l’homme le plus malade de l’Europe » ? Le journal Milliyet pose la question en détournant avec malice la métaphore qui désignait dans les salons parisiens de la fin du XIXe siècle l’empire ottoman, alors sur le déclin.

Les risques de fêlure du couple franco-allemand accroissent les doutes. Car en cas de victoire du camp conservateur aux élections anticipées, Angela Merkel a fait savoir qu’elle fermerait la porte à la Turquie. L’an dernier, elle était venue sur les rives du Bosphore pour clamer bien haut sa préférence pour un « partenariat privilégié ». Le message était mal passé. Seule lueur d’espoir : le poids des libéraux allemands, les alliés des chrétiens démocrates qui sont des partisans convaincus de l’intégration.

En parallèle, l’idée selon laquelle l’UE exige de la Turquie plus que des pays récemment entrés dans le club européen continue de gagner du terrain. L’opposition commence à demander aux islamistes modérés, au pouvoir à Ankara, s’ils ont des garanties de l’UE pour exiger de la population les nécessaires sacrifices d’une marche forcée vers l’Europe. L’AKP, le parti du premier ministre Erdogan, reconnaît qu’il n’a pas toutes les cartes en main.

Le scepticisme naissant est contrebalancé par les arguments des adeptes du paradoxe. Selon eux, un blocage de la constitution pourrait simplifier la tâche d’Ankara. Paralysée par sa crise interne, l’UE serait obligée de renoncer à des avancées difficiles pour la Turquie. La constitution est, par exemple, plus exigeante que le traité de Nice sur les droits de l’homme. Le traité constitutionnel aurait pu permettre des référendums d’initiative populaires, ce qui aurait donné un moyen supplémentaire à la diaspora arménienne pour faire reconnaître le génocide.

Confiants malgré tout, les optimistes rappellent que le chemin vers l’Europe est semé d’embûches depuis le début. En 1995, l’accord d’Union douanière avait été signé après dix années de tergiversations. En 1997, l’Europe s’était, une première fois, opposée à une demande d’adhésion turque. Même Jacques Chirac ne fit pas mine à l’époque d’aller au-delà d’une association privilégiée. Ce qui n’avait pas empêché, deux ans plus tard, une volte-face d’ouvrir la voie à l’actuel processus d’adhésion (1).

Conscients des enjeux, les Turcs avaient, ces derniers mois, pris soin d’éviter d’attirer l’attention. La consigne était de ne pas répondre aux éventuelles outrances et aux provocations des turcophobes. Pas question de permettre au débat de sortir de son axe constitutionnel. L’appel venait d’Ankara, mais aussi de Bruxelles et de Paris. « On a conseillé à la Turquie de ne rien faire et de ne pas être trop visible dans ce moment délicat pour l’Europe », reconnaissait la semaine passée Mustafa Oguz Demiralp, le délégué permanent de la Turquie auprès de l’Union européenne, dans un entretien accordé à un journal marocain. Quant à la date d’ouverture des négociations, elle avait été artificiellement fixée au 3 octobre pour éviter une « instrumentalisation » des campagnes référendaires. Des précautions européennes en fin de compte plutôt vaines.

(1) A lire : « Faut-il intégrer la Turquie ? », Eric Biegala. Editions de l’Aube.

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