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Quelle est la place de la Turquie ?

mercredi 28 février 2007, par Gilles

Source : Agoravox

L’Europe n’aurait-elle pas intérêt à tout faire pour arrimer définitivement la Turquie à l’Europe plutôt que de lui proposer un contrat d’association privilégié sans perspectives sûres ? Ou alors, doit-on la laisser suivre son destin seule et risquer d’en faire un adversaire potentiel incontrôlable ?

Ainsi donc la Turquie ne fait plus recette en France et la perspective de son intégration dans l’Union Européenne s’éloigne encore un peu plus. Les deux candidats à la présidence pressentis pour la grande finale de mai 2007 évitent soigneusement de s’attarder sur le sujet. Pourtant, l’un deux, en tant que chef de l’état jusqu’en 2012, voir 2017 s’il est réélu, devra prendre le problème à bas le corps puisque l’adhésion de la Turquie se décidera au cours de cette période. Ségolène Royal affirme que son opinion sera celle des Français et Nicolas Sarkozy suit le mouvement soit-disant majoritaire dans l’opinion, se positionnant déjà contre l’adhésion turque. Aucun d’eux ne se risque à une analyse profonde et tout deux promettent directement ou à mots couverts un référendum populaire sur la question en temps voulu. Ainsi, les électeurs français devront se prononcer sur un sujet crucial pour l’Union qui aura des conséquences pour tous les Européens, les Turcs et leurs voisins. Or, on le sait, le résultat d’un référendum est fortement lié aux aléas politiques et économiques du moment. Une situation économique florissante et des Français optimistes pour l’avenir renforcerait le « Oui ». Une morosité ambiante assurerait au « Non » de l’emporter.

Dans tous les cas, nul doute que lors de la campagne fleurira dans la bouche de politiques et d’intellectuels une litanie d’arguments anti-turc douteux, voire mensongers, matraqués en boucle à travers les média. Les électeurs devront ensuite se prononcer sur la question tout en ayant une vision floue et faussée des tenants et aboutissants de la question de l’adhésion turque.

- Les arguments principaux contre l’adhésion turque sont :

  • La Turquie n’est pas en Europe.
  • Historiquement, la Turquie n’a pas grand-chose à voir avec l’Europe.
  • La culture musulmane turque est en opposition avec la culture chrétienne de l’Europe.
  • La Turquie n’est pas démocratique (ou est islamiste) et ne partage pas nos valeurs.
  • La Turquie dominera l’Europe et ses institutions du fait de sa population élevée en forte augmentation.
  • La Turquie ruinera l’Europe.
  • Étendre nos frontières jusqu’au cœur d’un monde musulman instable accroît les risques de déstabilisations de l’Europe.

Pour en savoir plus, jetez un œil sur www.nonalaturquie.com. Un vrai catalogue anti-turc primaire à l’excès.

Aucun de ces arguments ne tient vraiment la route. Les deux premiers frisent le ridicule, du moins sont très subjectifs et discutables. Aucun décideur n’osera se baser principalement sur ces arguments contre la Turquie. Les suivants révèlent une peur ancestrale de l’Empire turc qui fit trembler l’Europe en son temps, la crainte viscérale d’être dominé par des « Étrangers » qui nous imposeraient leur culture, religion et violence (certains partisans du « Non » lient explicitement le fait que le gouvernement turc se dit islamiste aux risques terroristes). Par contre, si la Turquie était majoritairement chrétienne (même pauvre et autocratique) ses perspectives d’adhésion seraient garanties.

Le parcours européen de la Turquie

Mais en portant notre regard sur le long terme, il est impensable que la Turquie n’appartienne pas à notre sphère politico-économiquepolitico-économique. La Turquie a décidé au début du siècle de cheminer de concert avec l’Europe. Elle a commencé par adopter un régime laïc et l’alphabet latin, et entre autre, quelques mesures d’avant-garde comme le vote féminin, 25 ans avant la France. Elle a ensuite annoncé publiquement son souhait de se lier plus étroitement à nous voici presque un demi-siècle et continue sur cette voie malgré les obstacles récurrents. Économiquement l’Europe et la Turquie sont très liées. La Turquie est membre de l’OCDE et du conseil de l’Europe depuis un demi-siècle et même de l’OTAN. Difficile de faire mieux en terme de bonne volonté pro-européennepro-européenne, même si j’en conviens, de nombreuses réformes politiques, économiques, sociales sont encore nécessaires avant que ce pays soit à niveau avec les standards (fluctuants...) de l’Union Européenne et ne mérite d’y adhérer. Si la même bonne volonté était mutuelle, nul doute que l’adhésion se ferait dans la bonne humeur dans moins d’une dizaine d’années, même avec certaines conditions restrictives sur la circulation des personnes (comme pour l’Europe de l’Est en 2004)

La naissance d’un axe nouveau

La tendance politique actuelle au niveau mondial est au regroupement des nations au sein d’ensembles plus vastes pour créer des synergies et de fait éviter un isolement nuisible pour les intérêts nationaux. La Turquie a le besoin impératif de lier son destin à l’un d’eux et l’Europe paraissait jusque là la seule alternative. Pourtant, ces dernières années, l’adhésion à l’Union fait de moins en moins recette en Turquie même. Les Turcs ont compris que la mauvaise volonté de certains pays européens, tel la France, à voir progresser les discussions sur l’adhésion, le refus de fixer une date butoir et pire, de subordonner sa destiné à des référendums populaires manipulés par des arguments fallacieux de son point de vue (dans combien d’États ?) et ce quelque soient les progrès accomplis vers l’Europe, signifie repousser l’adhésion aux calendes grecques. Or il se trouve que l’Europe ne représente plus le seul point d’attache possible. Deux nouvelles entités majeures émergent sur la scène mondiale :

  • La Russie désireuse de retrouver une place prépondérante sur la scène géopolitique.
  • La Chine, en voie de devenir une des principales puissances mondiales au cours du siècle.

Entre ces deux empires, se trouve l’Asie Centrale de culture très proche de celle de la Turquie, l’Iran, le Caucase, qui sont des régions frontalières ou presque avec la Turquie. Ces régions ont vu leur importance géostratégique décuplée au cours des deux dernières décennies de par leur localisation stratégique et leurs richesses naturelles (notamment énergétiques). Les Russes et les Chinois se démènent pour y exercer une influence prépondérante et profiter de ces richesses. La Chine lorgne aussi vers la Sibérie, dépositaire d’espaces immenses peu peuplés et de réserves de matières premièred gigantesque dont elle à un besoin croissant.

Quant à l’Iran, c’est en plus le trublion dont l’influence croissante mine les intérêts européens dans la région. Les Russes et les Chinois bloquent ou ralentissent autant que possible toute initiative occidentale visant à contrer l’Iran, dans l’optique de préserver leurs intérêts dans ce pays vilipendé par l’occident, et du coup se lier plus profondément à lui.

Ces trois pays que sont la Russie, la Chine et l’Iran partagent des régimes non démocratiques (pour la Russie c’est discutable bien que le régime Poutine soit clairement porteurs de tendances autoritaires) en rivalité ouverte avec l’occident. Il suffit de lire l’actualité internationale pour se rendre compte des intérêts économiques et politiques croisés qui s’établissent entre eux, ainsi que de leurs alliances de fait contre les l’occidentaux sur de nombreux thèmes (Iran, droits de l’homme, climat, nucléaire, économie de marché...). Un axe Eurasiatique est en train de naître sous nos yeux. Un axe qui, sans que ces pays n’aient besoin de s’intégrer politiquement, sera concurrent de l’Union Européenne. Concurrent économique, concurrent plus vaste, plus puissant que nous, concurrent ne partageant pas nos valeurs démocratiques. Un concurrent dont nous devrons contrer l’influence pour préserver nos valeurs et notre mode de vie. Je ne parle pas de guerre de civilisations, mais de compétition économique et stratégique dans un monde où la lutte pour les ressources déclinantes s’intensifie et les conflits se radicalisent de plus en plus vite.

Et la Turquie dans tout ça ?

Du fait de la remise en cause constante de son adhésion à l’Union par l’opinion publique et certains gouvernements, la Turquie lorgne de plus en plus vers l’Est et ne s’en cache pas. Ces atouts pour intégrer l’axe Eurasiatique sont multiples :

  • Proximité culturelle et historique avec l’Asie Centrale.
  • Proximité géographique avec la Russie, l’Iran.
  • Culture musulmane ouverte lui permettant d’envisager des relations très proches avec les musulmans et saines avec les non musulmans.
  • Allié politique de poids sur la scène internationale au cas où l’Europe la rejette et devienne un adversaire.

La Turquie serait le liant idéal entre la Russie, la Chine et l’Iran permettant à ces derniers de nouer des liens encore plus étroits avec les territoires géostratégiquesgéostratégiques du Caucase et d’Asie Centrale qui se trouveraient de fait enclavé. Toute initiative politique turque envers ces pays sera indubitablement la bienvenue.

Les conséquences néfastes pour l’Europe :

  • La perte d’un partenariat privilégié avec un acteur économique important (bientôt 100 millions d’habitant, une économie en forte croissance, une population s’enrichissant)
  • Perte d’une position stratégique idéale (voir arguments ci-dessus) proche des gisements énergétiques de pétrole et de gaz (dont oléoducs et gazoducs existants ou en projet traversant la Turquie)
  • Présence possible d’un état non démocratique puissant à nos portes. En se liant à cet axe Eurasiatique, le gouvernement turc pourrait balancer aux orties toutes les réformes démocratiques qu’il a petit à petit intégré à son éventail de lois.
  • Constitution d’un poste avancé concurrent aigri (de son rejet par les européens) au cœur du continent. Nous perdons ainsi les moyens de contrôler les marchandises et les hommes qui transiteront par la Turquie pour se retrouver directement aux portes de la Grèce, de Chypre (qui du coup restera partagé) et de la Bulgarie.
  • Persistance du problème Kurde. Seul l’attachement de la Turquie à l’Europe laisse entrevoir une pacification du Kurdistan. Un état Turc isolé aura tendance à muscler sa position, probablement de concert avec l’Iran et la Syrie confrontés au même problème. Du coup il est à craindre des troubles qui rejailliraient sur l’Europe (flot de réfugiés, trafics....)
  • Mise à la porte de l’Europe, la Turquie, ou du moins, une partie des turcs ne serait-il pas tentés de se tourner vers un islamisme radical anti-occidental avec pour base une ville européenne comme Istanbul ?
  • Plus tous les avantages annexes

Du coup, n’aurions nous pas intérêt à tout faire pour arrimer définitivement la Turquie à l’Europe plutôt que de lui proposer un contrat d’association privilégié sans perspectives sûres ? Et ce, même si ce pays rencontre au début des difficultés à mettre en œuvre tous les règlements européens. La proximité de l’Europe, les aides européennes, ses devoirs comme état membre, sa présence au parlement et à la commission finiront par en faire une nation aussi développée et démocratique que n’importe quel autre Etat.

Ou alors, doit-on le laisser aller à la dérive pour en fin de compte en faire un adversaire potentiel incontrôlable ?

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