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La question kurde à nouveau au premier plan de l’actualité politique turque

lundi 3 janvier 2011, par Jean Marcou

Selahattin Demirtaş - BDP La question kurde occupe à nouveau le devant de la scène politique turque, depuis la tenue d’une table ronde, le week-end dernier à Diyarbakır, à l’initiative du DTK (Democratik Toplum Kongresi, Congrès pour une société démocratique), ce portail d’organisations de la société civile kurde. Cette table ronde a en effet débattu des voies possibles pour établir un système accordant une autonomie aux Kurdes, sans pour autant déstabiliser l’Etat turc. Les participants ont notamment évoqué une structure fédérale et la création d’un parlement régional.

Cette initiative a provoqué, le 20 décembre, une réaction très vive du président de la Grande Assemblée nationale, Mehmet Ali Şahin. Rappelant qu’il n’y avait qu’un seul parlement en Turquie, celui qu’il préside, il a demandé au BDP, la formation politique kurde, qui siège dans son hémicycle, de se démarquer de telles positions, au risque, si elle ne le faisait pas, « d’avoir à en subir les conséquences ». Cette menace n’a pas été appréciée par le leader du BDP, Selahattin Demirtaş (au centre sur la photo), qui a estimé qu’elle était empreinte de l’esprit qui avait motivé le coup d’Etat du 12 septembre 1980. La polémique a été suivie finalement, le 21 décembre 2010, par une rencontre entre les deux hommes, destinée à faire baisser une tension qui s’est nourrie, ces derniers jours, non seulement des propositions de la table ronde du DTK à Diyarbakır, mais également de plusieurs incidents, qui ont défrayé la chronique.

A plusieurs reprises, Selahattin Demirtaş, a évoqué l’idée d’une accélération du règlement de la question kurde en Turquie, sans attendre des mesures gouvernementales, par le biais d’initiatives prises par les organisations et la société civile kurdes elles-mêmes. Ainsi, a-t-on vu récemment des députés s’exprimer en kurde dans l’enceinte du parlement, et Selahattin Demirtaş proposer que l’on généralise, dans les provinces kurdes de Turquie, une dénomination bilingue (turc-kurde) des rues et des sites, comme cela se fait en Catalogne, depuis que celle-ci a retrouvé son autonomie en 1977. Ces développements sont intervenus, alors même qu’il y a peu, le leader du PKK, Abdullah Öcalan, tout en annonçant la prorogation de la trêve qu’il avait décidée, avant le référendum du 12 septembre dernier, a développé l’idée d’un système fédéral, en encourageant les organisations kurdes à prendre des initiatives en ce sens. Avant d’évoquer la création d’un parlement, le DTK avait ainsi proposé, au début du mois de décembre, la mise en place d’une force de sécurité autonome, destinée à lutter contre la criminalité dans les provinces kurdes.

Cet ensemble de propositions et d’initiatives montrent que la question kurde est entrée dans une nouvelle phase. Après l’échec de l’ouverture kurde du gouvernement, à la fin de l’an passé, et le regain des actions de guérilla, qui avaient marqué le printemps 2010, les organisations kurdes semblent avoir adopté une stratégie d’action civique, qui consiste à travailler concrètement sur le terrain, en procédant aux avancées culturelles, économiques ou politiques qui peuvent être conduites, dans le cadre légal actuel, et en espérant que ce mouvement incitera le gouvernement à bouger enfin. Alors même que des élections législatives se profilent à l’horizon 2011, le gouvernement se retrouve néanmoins, dans une situation délicate, pris entre son désir de préserver le statu quo qu’il a négocié avec les Kurdes, à l’occasion de la tenue du référendum de septembre dernier, et la nécessité de ne pas prêter le flanc à des réactions nationalistes.

Ces dernières ne sont pas à exclure puisque le procureur en chef de la Cour de cassation, Abdurahman Yalçınkaya, vient d’ouvrir une information judiciaire contre le BDP, à l’issue de la table ronde de Diyarbakır. Ce redoutable magistrat, qui a déjà obtenu la dissolution du DTP, le prédécesseur du BDP, et qui avait engagé une procédure de dissolution contre l’AKP, en 2008, entend démontrer qu’il existe des liens organiques entre les DTK et le BDP, et s’appuyer sur les propositions fédéralistes de la table ronde de dimanche dernier, pour démontrer que le parti parlementaire kurde contrevient à la législation sur les partis politiques en soutenant des projets qui remettent en cause l’unité de la République. Une démarche contre laquelle le député kurde, Bengi Yıldız s’est élevé, le 22 décembre dernier, en rappelant, qu’il n’y avait pas de liens organiques entre le BDP et le DTK mais seulement une participation individuelle de certains membres du BDP aux activités du DTK. Bengui Yildiz a, en outre, mis en garde le gouvernement contre les effets que pourraient avoir une éventuelle dissolution du BDP, en estimant qu’elle ruinerait les efforts de pacification et de négociations qui se développent depuis les débuts de la trêve proclamée par le PKK. Le député kurde a également rappelé que la Cour Européenne des Droits de l’Homme venait de condamner l’Etat turc pour la dissolution de l’un des prédécesseurs du BDP : le HADEP. Depuis le début des années 1990, 6 formations politiques kurdes ont été dissoutes par la Cour constitutionnelle : le parti du travail du peuple (HEP- Halkın Emek Partisi), le parti de la démocratie (DEP - Demokrasi Partisi), le Parti de la liberté et de la démocratie (ÖZDEP – Özgürlük ve Demokrasi Partisi), le Parti de la démocratie du peuple (HADEP - Halkın Demokrasi Partisi), le parti démocratique du peuple (DEHAP - Demokratik Halk Partisi) et le Parti pour une société démocratique (DTP - Demokratik Toplum Partisi). Le BDP espère ne pas faire à nouveau cette expérience.

En tout état de cause, dans un esprit de conciliation, à l’issue de sa rencontre avec Mehmet Ali Şahin, Selahattin Demirtaş a assuré que son parti ne demandait pas l’usage de deux langues au sein du parlement turc, et que les députés du BDP n’avaient prononcé quelques phrases en kurde que pour attirer l’attention sur leur situation. Dans une démarche, à nouveau très catalane, le leader kurde a poursuivi en déclarant : « Oui, la langue officielle de ce pays est le turc. Mais les autres langues maternelles doivent aussi pouvoir être librement utilisées en public… » Pour sa part, le leader du parlement, Mehmet Ali Şahin, a qualifié la rencontre de « productive », mais il a estimé que les membres du parlement devaient « prêter plus d’attention à l’unité du pays ». Il faut espérer que cette mise au point contribuera au maintien d’un échange qui ne soit pas un dialogue de sourds, car il est essentiel pour promouvoir une solution politique durable.

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Sources

Article original publié sur le blog de l’OViPoT le jeudi 23 décembre 2010 sous le titre : « La question kurde à nouveau au premier plan de l’actualité politique turque. »

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