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Interview avec Pınar Selek

jeudi 20 janvier 2011, par Undine Zimmer

« J’ai peur, mais je le fais quand-même » C’est la phrase qui reste dans la mémoire après la lecture de Pınar Selek du 19.05.2010 à Berlin. C’est peut-être cette mélange d’irrationalité courageuse…

...et de passion qui rend Pınar Selek si intéressante

La plupart des articles et critiques actuels sur Pınar Selek traitent de ses expériences avec la justice turque. AVIVA-Berlin veut pourtant mettre le focus sur les questions qui obsèdent le cœur et l´esprit de l´auteure. Exilée, Pınar Selek utilise son temps pour écrire sa thèse de doctorat en sociologie entre autres projets.

Après une nuit d’écriture, AVIVA-Berlin a rencontré Pınar Selek dans l’appartement que le centre P.E.N. a mis à sa disposition et discuté, où on peut commencer de changer la société. Bien sur, il est aussi question du livre actuel qui vient de sortir en Allemagne sous le titre « Zum Mann gehätschelt. Zum Mann gedrillt ».
La grande question de ce livre est : Quels sont les mécanismes qui fabriquent les sexes ou plutôt les genres. Les lecteurs sont amené/es de réfléchir sur la société et leur propre identité.

Après l’interview, Pınar Selek a explicitement demandé a AVIVA-Berlin, de mettre en lumière une pétition organisée par le P.E.N.. Son procès aura lieu dans deux ou trois mois et elle a le petit espoir de pouvoir rentrer en Turquie si elle est innocentée.
L´appel pour le soutien de Pınar Selek est très important pour elle, comme le souligne l´auteure. De ce fait, nous avons créées un accès direct à la pétition.

AVIVA-Berlin : Quelle personne vous a le plus inspiré et influencé au niveau scientifique ?

Pınar Selek : Il n’y a pas qu’une seule personne. La discussion féministe m’a beaucoup influencé. J’ai beaucoup lu Foucault, Deleuze, Derrida, Guattarí et Judith Butler, une femme qui est proche de mes idées. Mais il serait difficile de choisir l’un d’entre eux. En Turquie, je travaille avec des académiciens et nous publions une magazine féministe théorique dont je suis l’éditrice. Tous les intellectuels féministes sont ensembles et nous nous influençons réciproquement.

AVIVA-Berlin : Par rapport au sujet, votre livre sur la construction de la masculinité, basé sur 58 interviews, est relativement petit. Pour vous, y a-t-il eu un aspect particulier attenant à ce genre au cours des interviews ?

Pınar Selek : Nous (mes deux collègues masculins et moi) avons fait une « histoire orale » avec 58 hommes, mais nous avons travaillé avec les règles éthiques de cette recherche. C’est-à-dire que nous n’avons pas fait des interviews journalistiques, mais chacun a parlé pendant sur jours. Nous avons pris le temps nécessaire pour comprendre ce qu’ils sentaient. Le fait d´avoir deux collègues masculins était important, parce que souvent les interviewés se sont sentis mal à l´aise en témoignant leur histoire à une femme, notamment les hommes âgés, parfois conservateurs.
Finalement, nous avions des milliers de pages avec des interviews anonymes. J´ai donné ce paquet de documents à mon organisation féministe, pour que les autres sociologues puissent s´en servir pour d´autres recherches. C´est une base de données très riche. Il y a beaucoup de détails, dont je me suis servi pour mon livre, mais j´ai pris seulement quelques parties de l´ensemble. Notre recherche était donc au sein d´un projet plus grand.

AVIVA-Berlin : Comment avez-vous trouvé vos interlocuteurs et quels critères étaient importants et pertinents pour votre choix ?

Pınar Selek : Nous avons sélectionne un échantillon qui représente à peu près la société turque. Les critères étaient la classe sociale, l’âge, le lieu du service militaire, l´idée politique, l´ethnicité, c´est à dire arménien, turc, kurde et cætera. Pendant deux ou trois mois, grâce à nos contacts, nous avons cherché et trouvé les personnes pour réunir cet échantillon. C´est pour cela que dans le livre, on trouve plus de Turques et des personnes qui ont des idées conservatrices, lorsqu’il n´y a que deux Arméniens et deux gays.
Malgré nos contacts, il fut très difficile de trouver des personnes qui étaient à la fois d´accord pour se faire interviewer et convenant à nos critères de sélection. Nous avons en effet parlé avec deux ou trois cent hommes, mais il est aussi arrivé que des hommes, qui étaient d´abord d´accord avec le contexte, disent « stop » au milieu.

AVIVA-Berlin : Est-ce que vous connaissez les réactions des interviewés sur la nature du livre et le contexte dans lequel leurs témoignages ont été publiés ?

Pınar Selek : Après que le livre ait été publié, nous n´avons pas eu des réactions, parce que nous avons fait très attention pour garder l´anonymat. Ce sont des choses très personnelles pour eux, dont ils ne parlent pas avec leurs familles.
Mais vue qu’ils ne connaissent pas mes idées politiques, on ne peut pas dire qu’ils étaient tout à fait conscients. Je leurs ai dit que je suis une sociologue, travaillant sur un livre qui explique les expériences au cours du service militaire. Cette opacité était importante pour ne pas orienter les interviews.

AVIVA-Berlin : Et l´armée, comme organisation officielle, a-t´elle eu une réaction ?

Pınar Selek : Il n´y a pas eu une réaction officielle ouverte. Je crois que, pendant les entretiens, ils n´ont pas appris que nous étions en train de faire une telle recherche. Sinon, je suis sûre qu’ils nous auraient interdit de continuer. Et après la publication, le livre est devenu très populaire en seulement une ou deux semaines. La maison d´édition est très grande et a fait beaucoup de publicité de sorte que tout le monde s´est intéressé au livre et l’écho publique fut énorme. Ce succès, avec tous les interviews et reportages et aussi ma célébrité ont fait que le gouvernement n´a pas pu interdire le livre, parce que cela n´aurait fait qu’augmenter l´attention.
Mais j´ai eu des menaces par téléphone. Et après environ quatre mois, la cour de cassation m´a jugé coupable dans une autre affaire et j´ai dû quitter la Turquie. Je suis sûre qu’il y a un lien entre la publication et le jugement. La réaction n´était donc pas directe, mais quand même bien existante et efficace. Bien sur que mes autres activités ont aussi joué un rôle dans le jugement.

AVIVA-Berlin : Dans votre introduction, vous écrivez qu’il a parfois été difficile de lire les interviews dans une posture neutre. Quels témoignages vous ont le plus touchée, impressionnée ou surprise au cours de votre travail ?

Pınar Selek : Théoriquement, je savais déjà ce que j´ai entendu en écoutant les cassettes. Mais quand on entend ce savoir théorique par la bouche de pleine d´hommes différents, il y a quand-même une influence : La faiblesse, la grande faiblesse, qui est la racine de la violence, m´a beaucoup touchée. « Faiblesse » ne signifie pas seulement être vulnérable, mais aussi une faiblesse de caractère et de volonté. On découvre beaucoup de contradictions et des caractéristiques de schizophrénie dans les entretiens avec des hommes. Vraiment, ils ne se sentent pas forts dans leur identité. Oui, c´est la faiblesse qui m´a touchée.
Et je crois que, en tant que féministe, il est très important de montrer cette faiblesse, parce que nous luttons beaucoup contre la violence masculine, alors savoir que les hommes ne sont pas forts, qu’on peut les dépasser, c´est bien ! [rire]

AVIVA-Berlin : Vous avez dit qu´il ne fallait pas simplement changer les institutions, mais la société. Où pourrait-on commencer à changer l´idéal dominant masculin qui est celui d´être un « vrai homme » ? Est-ce que vous pourriez nous diriger vers un domaine, qui est important pour vous et avec lequel vous aimeriez commencer ?

Pınar Selek : Les institutions sont très importantes, parce qu’elles transmettent des valeurs de la société et il faut les changer. Je préférais qu’il n´y ait pas de militaire, ni l’armée, il faudrait cacher ça mais je ne sais pas par quoi commencer. Il faut travailler pour changer le système scolaire, il faut changer beaucoup de valeurs dans la société, on doit lutter contre l´armée - on doit faire beaucoup de choses en même temps. Sans une liste de priorités et dans une perspective commune !
Au niveau émotionnel, mon centre d´intérêt en Turquie est la grande campagne contre la violence sexuelle dans laquelle je participe, j´allais aussi au tribunal des femmes. En général, je prends mon temps pour de telles choses, mais je ne dis pas que c´est plus important. Tous les domaines dans lesquels il y a des relations de domination et des guerres sont importants, mais pour moi la lutte pour les femmes me touche plus et elle m´a le plus occupée..
En Turquie, le grand problème du nationalisme est aussi très important. Moi, en tant que féministe, je ne dis pas que toutes les femmes sont égales, mais je veux toujours montrer les différences, aussi au niveau ethnique. Pour comprendre les hiérarchies, il faut bien connaitre le nationalisme, les classes sociales, l´hétérosexisme et caetera. Il faut analyser tout et travailler ensemble pour changer le monde. C´est la lutte pour les femmes violées, mais aussi les activités contre la guerre et la lutte anti-nationaliste. Je travaille toujours avec les organisations LGBT, c´est aussi important.

AVIVA-Berlin : Est-ce qu’il y a un homme (dans votre sphère privée ou dans la sphère publique) qui représente pour vous un nouvel idéal de la masculinité ? Comment et à travers quelles caractéristiques pouvez vous définir ce nouvel idéal ? Comment est-ce qu´il diffère de l´idéal actuel ?

Pınar Selek : Il fallait que je réfléchisse… Pour moi, mon père n´est pas un modèle très alternatif, mais il est quelqu’un qui peut changer très vite, qui est flexible. Dans notre famille, mon père partageait tout dans la maison. Depuis que ma mère est morte, il fait tout dans la maison et la cuisine. Depuis mon enfance, nous avons pu parler de tout et agir librement, mais hors de la maison, il y a des autres relations. Quand j´étais plus jeune, je ne comprenais pas ce changement de comportement. Et après, pour les relations amoureux, j´ai toujours fait une comparaison entre mes amis et mon père. Après, malgré la théorie et les expériences, je ne peux pas dire que j´ai rencontré un nouvel idéal de la masculinité.

AVIVA-Berlin : Vous avez parlé de la flexibilité, et est-ce que vous pourriez nous donner deux autres caractéristiques pour un nouvel idéal ?

Pınar Selek : Il faut être ouvert et savoir écouter.

AVIVA-Berlin : Vous êtes connue pour bien vous servir des médias, c´est-à-dire que vous apparaissez dans la discussion publique sur certains sujets. À votre avis, quel rôle peuvent jouer les médias pour un changement de la société ?
Pınar Selek : Les médias jouent un rôle important. À mon avis, c´est un nouveau mécanisme de la coproduction du système. Les médias organisent les agendas et disent aux gens comment s´habiller, comment vivre, comment parler et caetera. Ils donnent une image de la réalité et de l´opinion publique, à laquelle on croit. Maintenant, la volonté de la société s´est affaiblie : Les voisins ne se parlent plus, mais tous regardent la télévision. On est dans le secteur de la communication, mais elle entraine une non-communication.
Et si la communication passe seulement par les canals des médias, c´est très dangereux pour l´avenir. Dans la société, il faut que nous ayons aussi une autre communication. Il faudrait qu´on crée d´autres voies de communication, ou bien des médias plus alternatifs, comme AVIVA, comme mon magazine féministe ou comme des médias plus locaux. Mais ce ne sont pas seulement les médias, il faut avoir des autres lieux de contacts, d´autres moyens de communication et des contacts personnels. Pour la communication, il faut beaucoup penser.

AVIVA-Berlin : En Turquie, quelle est la situation concernant les médias et la liberté de presse ?

Pınar Selek : La situation actuelle en Turquie est marquée par la globalisation : Comme ailleurs, il y a trois ou quatre personnes qui possèdent tout dans le domaine des médias. Une personne par exemple, a cinq journaux et cinq ou six canals de télévision. Selon les règles du capitalism, ils sont en concurrence, mais travaillent parfois ensemble. Á part ces rares personnes, il y a quelques petits médias, mais ils ne sont pas très efficaces et doivent mener des luttes, aussi avec la police. Il y a vingt ans, le journalisme en Turquie était encore autre chose, mais aujourd´hui, tous les journaux ont déménagés dans d´énormes bâtiments, grands comme des palais et l´accès en est réglé : On ne peut plus entrer directement. Ça, c´est très dangereux pour la démocratie.

AVIVA-Berlin : Et est-ce qu´il y a aussi une censure directe ?

Pınar Selek : Il y a beaucoup de censure, mais elle est plutôt indirecte. Il y a beaucoup de règles et d´amendes à payer en Turquie, il est par exemple défendu de critiquer l´armée. On peut aussi aller au prison pour certaines critiques. C´est le journal, qui doit payer l´amende, mais les rédacteurs font déjà une sorte de censure interne.
Il y a donc des lois officielles, mais déjà dans le journal ou le canal, une auto-censure existe, basée sur des relations indirectes et difficiles à comprendre.
Maintenant il y a quelques médias plus libres, mais il est difficile pour eux de survivre, parce qu´ils sont très chers et souvent les kiosques refusent de les distribuer.

AVIVA-Berlin : Comment pouvez-vous soutenir le féminisme et la démocratisation de la Turquie à partir d´ici, de l´Allemagne ?

Pınar Selek : C´est en effet très difficile d´être active, mais je me dis qu’il faut trouver un chemin, aussi parce que l´état ne veux pas que je puisse être efficace où que je suis. Je continue donc d´écrire et j´ai d´autres atouts. Maintenant, j´ai plus de contacts internationaux, je deviens une sorte de relais entre la Turquie et d´autres mouvements internationaux. C´est bien et de plus, j´écris plus pour les médias internationaux comme en ce moment pour AVIVA, ou encore d´autres organisations, ensuite j´envoie les textes en Turquie.
Je crois que le monde est devenu petit et je suis capable de servir de relais même si c´est difficile.

AVIVA-Berlin : Avec beaucoup d´autres, vous avez signé un appel pour une nouvelle constitution démocratique pour la Turquie. Quels sont vos propos essentiels ?

Pınar Selek : Il faut changer la constitution à cause du contexte dans lequel elle a été faite : Elle a été instaurée au moment du coup d’état en 1982 et n´a pas changé. Bien qu’il avait une élection, on ne peut pas dire qu’elle eût lieu librement, parce que tout le monde avait peur. Et moi je ne peux pas accepter une constitution basée sur cette méthode humiliante.
Je ne peux pas donner de point spécifique pour un changement de la constitution, parce qu’il faut qu’elle change par une discussion large et un mouvement du peuple. Mais avant un changement de la constitution, il faut finir la guerre. Tous les jours en Turquie, des hommes meurent. Et si cela continue, rien ne pourra changer, ni la démocratie, ni la constitution, ni le militarisme, ni le nationalisme, ni le patriarcat.

AVIVA-Berlin : Vous n´écrivez pas seulement votre thèse de doctorat, des essais et des articles, mais aussi votre premier roman. Pourquoi avez-vous décidé d´écrire de la fiction après tous ces travaux journalistiques et scientifiques ?

Pınar Selek : En effet, je n´ai pas changé. Déjà dans mon doctorat, j´ai travaillé sur des minorités et je continue à poser des questions sociologiques. Mais je crois que pour comprendre la vie, les termes scientifiques ne suffisent pas. Il faut l´art, les sciences, les rêves - il faut de tout.

AVIVA-Berlin : Grâce à la bourse, le « Stipendium » du centre P.E.N., vous habitez depuis quelques mois à Berlin et restez pour un an. Qu’est-ce que vous aimez le plus à Berlin ?

Pınar Selek : Le vert ! Et j´aime Berlin, parce que c´est une ville qui t’accepte facilement. On ne se sent pas très étrangère. Je ne suis ici que depuis décembre et je n´ai pas fait beaucoup d´expériences - mais je me sens bien à Berlin.

AVIVA-Berlin : Merci beaucoup pour l’interview

Traduit de l’allemand par Marie Heidingsfelder

- Site français de soutien à Pınar Selek

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Sources

Article original publié sur le site d’Aviva Berlin le 2 juin 2010 sous le titre "Interview avec Pinar Selek

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