Même s’il maintient ses principales positions dans le pays, le Parti de la justice et du développement (AKP), le parti islamo-conservateur au pouvoir en Turquie, est en recul : il n’a obtenu que 39 % des suffrages aux élections municipales du 29 mars, contre 41,6 % en 2004 et 46,6 % aux législatives de 2007. « C’est insuffisant, a reconnu dès l’annonce des résultats, le premier ministre Recep Tayyip Erdoğan. Nous allons en tirer les leçons. »
M. Erdoğan souhaitait voir son parti sortir renforcé du scrutin afin de mieux mener à bien les réformes nécessaires pour se rapprocher de l’Union européenne. Mais, au terme d’une campagne émaillée de violences qui ont fait cinq morts et une centaine de blessés, il s’est vu adresser une « mise en garde », selon l’expression d’un chroniqueur du journal libéral Milliyet, qui parle même de « carton jaune » brandi par l’électorat. Surtout, dans le sud-est du pays, où le parti au pouvoir a subi un cinglant désaveu sur sa politique kurde : écrasé à Diyarbakır par ses rivaux kurdes du DTP, il perd la ville de Van.
Le Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste), crédité de 23,3 % au niveau national, reste, lui, majoritaire dans les régions de l’ouest, tandis que les ultranationalistes du MHP obtiennent 16,1 %.
A Istanbul et Ankara, deux mairies âprement disputées par la gauche, les sortants de l’AKP, Kadir Topbaş et Melih Gökçek, ont été reconduits, mais, là aussi, l’avertissement a été de taille. Kemal Kılıçdaroğlu a patienté jusqu’à deux heures du matin pour constater sa défaite, après avoir entrevu la victoire. Le candidat du Parti républicain du peuple (CHP) à la mairie d’Istanbul s’est finalement incliné, avec 36,8 % contre 44,3 % au maire sortant Kadir Topbaş du Parti de la justice et du développement (AKP).
« C’EST PAR ISTANBUL QUE COMMENCERA LE DÉCLIN DE L’AKP »
Sa défaite sonne pourtant comme une victoire. Discret député de 60 ans cultivant son allure de modeste bureaucrate, inconnu du grand public il y a encore un an, cet ancien inspecteur financier est parvenu à faire vaciller la machine électorale de l’AKP, en menant campagne contre la corruption. « C’est par Istanbul que commencera le déclin de l’AKP, car c’est Istanbul qui tient tout le système », affirmait-il dimanche.
Le « chevalier blanc », investi par la gauche kémaliste pour conquérir Istanbul, est intarissable sur la gestion opaque de la municipalité par l’AKP. « La mairie est à la tête de vingt-trois compagnies semi-publiques. Mais aucun bilan financier détaillé n’est publié », dit-il. Ces sociétés qui opèrent dans la construction, les parcs de stationnement, les transports, dissimulent, selon lui, des pratiques frauduleuses : 3,5 millions d’euros détournés et des emplois fictifs à Isfalt, la société de construction de routes.
Un exemple ? « Un homme d’affaires proche de l’AKP, raconte-t-il, a obtenu le marché de l’organisation de la Conférence mondiale des maires à Istanbul. Il a reçu deux millions d’euros, mais un dixième de la somme a été dépensé. »
A Istanbul, la ville de 12 millions d’habitants, dont Recep Tayyip Erdoğan s’est servi comme tremplin national entre 1994 et 1999 avant de la confier à un proche, Kadir Topbaş, les dossiers ne manquent pas. « Ils se sont noyés dans la corruption », dit encore Kılıçdaroğlu.
Les hommes du parti du premier ministre, originaire du quartier populaire de Kasımpaşa, verrouillent les instances locales et se partagent le gâteau. « Les maires des grandes villes comme Istanbul et Ankara, se comportent aujourd’hui comme des oligarques », soulignait dimanche le sociologue Tanıl Bora, pour expliquer les résultats mitigés de l’AKP, confronté à l’usure du pouvoir, après six années à la tête du pays.
Armé de ses dossiers, Kemal Kılıçdaroğlu a déjà accroché plusieurs adversaires à son tableau de chasse. En 2008, le député AKP Şaban Dişli était poussé à la démission après la révélation d’une revente immobilière frauduleuse. Même sanction pour le ministre Dengir Mir Mehmet Fırat. Et le maire d’Ankara, Melih Gökçek, acculé après un débat télévisé, a dû rembourser les habitants de la capitale pour avoir surfacturé l’installation de compteurs de gaz.
L’argument anti-corruption a failli faire mouche. « J’ai voté pour lui alors que c’est la première fois que je vote pour le CHP, mais Topbaş est un voleur qui fait des affaires avec ses amis », accusait Damla, une électrice à la sortie du bureau de vote. Les écarts du mouvement islamo-conservateur l’éloignent lentement de ses racines populaires qui lui assuraient des victoires confortables aux dernières élections. En temps de crise, les banlieues grondent. Avec ses petites lunettes rondes et ses costumes stricts, Kılıçdaroğlu s’est engouffré dans la brèche. Il a sillonné l’agglomération, à la rencontre du petit peuple. « Le soutien des banlieues à l’AKP s’effrite », assure-t-il.
Renouant avec un discours de gauche abandonné par son parti, il s’est tourné vers les femmes, les jeunes, les minorités et les ouvriers, et a promis de s’attaquer à « la pauvreté urbaine ». « Kılıçdaroğlu remplit un vide politique en Turquie, estime Tanju Tosun, de l’université Egée. Il pourrait résoudre le problème de représentation du CHP. »
Guillaume Perrier