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Rapprochement entre les Kurdes d’Irak et les Turcs

jeudi 12 mars 2009, par Guillaume Perrier

La scène aurait été inenvisageable il y a quelques mois. Le consul général de Turquie à Mossoul participait il y a quelques jours à une conférence pour promouvoir le dialogue turco-kurde. Un rassemblement organisé à l’initiative d’une puissante confrérie religieuse turque, accueillie par Erbil, la capitale de la région autonome kurde d’Irak.

ERBIL (IRAK) ENVOYÉ SPÉCIAL

Le diplomate avait laissé son escorte de commandos turcs à la porte du centre de conférence pour se mêler aux intellectuels d’Istanbul ou de Diyarbakir, aux chefs de clans et aux politiciens kurdes, invités par le gouvernement local, et exprimer le souhait « que la Turquie devienne la porte européenne de l’Irak ».

On y parlait les deux langues, le turc et le soranî (langue utilisée au Kurdistan irakien). « C’est une fenêtre qui s’ouvre », faisait remarquer Samir Salha, spécialiste de relations internationales à l’université de Kocaeli (Turquie). « Une étape » entre le Kurdistan irakien et la Turquie, ajoute l’intellectuel kurde Altan Tan. « On ne réglera pas tout d’un coup : il n’y a toujours pas de consulat turc ici. Il faut ouvrir des postes de douanes, des banques, promouvoir les échanges culturels, éducatifs... »

Le consul turc refuse, à l’image de son gouvernement, d’employer l’expression « Kurdistan d’Irak » pour désigner la région dirigée par Massoud Barzani, préférant parler d’« Irak du Nord ». Le premier ministre Recep Tayyip Erdogan avait également interdit, au dernier moment, à quatre de ses députés de se rendre à ce symposium. Mais si l’événement a été loin de tenir toutes ses promesses, il marque un assouplissement des relations entre Ankara et Erbil.

Les intérêts d’un tel dialogue sont mutuels, explique-t-on à la présidence d’Erbil. « Nous avons déjà des échanges diplomatiques à haut niveau ».

La sécurité de la région et les enjeux économiques incitent les deux parties à se rapprocher. Quelques jours plus tôt, le président kurde d’Irak, Massoud Barzani, recevait un haut diplomate turc pour évoquer la mise en place, prochainement à Erbil, d’un centre de commandement tripartite chargé de coordonner le renseignement et la lutte contre les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) réfugiés dans les montagnes irakiennes. Quelque 2 000 hommes mais qui suffisent à empoisonner les relations entre voisins turcs et kurdes irakiens. Ce centre associera la Turquie, l’Irak et les Etats-Unis. Pour Ankara, il s’agit également de pacifier ces rapports de voisinage. « Il devient difficile de prétendre jouer un rôle d’arbitre entre Israël et la Palestine, sans parvenir à résoudre ses propres problèmes », glisse Sami Shoresh, ancien ministre de la culture du Kurdistan irakien, dans une allusion à la « diplomatie de la médiation » de la Turquie au Proche-Orient.

Même le chef d’état-major turc, Ilker Basbug admet désormais que la solution au problème kurde ne peut être uniquement militaire. « Le gouvernement turc doit provoquer une solution politique et culturelle, poursuit Sami Shoresh. La paix entre Kurdes et Turcs est aussi dans l’intérêt des Américains, dans l’optique d’un retrait des troupes d’Irak. »

La région kurde d’Irak profite aussi de son attrait pour les capitaux étrangers. Depuis plusieurs années, la ville d’Erbil est un chantier ininterrompu. Au pied de la citadelle, un ancien bazar de petites échoppes tout juste rasées laissera bientôt la place à un immense centre commercial. Et à la périphérie, des villas « à l’italienne » ou « à l’anglaise » poussent au milieu des champs.

Plus de 1 200 compagnies turques participent activement à cet essor, selon le président de la Chambre de commerce de Diyarbakir, Galip Ensarioglu, qui souligne que la région kurde de Turquie, plus pauvre que le reste du pays, est le principal bénéficiaire des échanges transfrontaliers.

Un deuxième poste frontière devrait d’ailleurs ouvrir au printemps, pour accélérer le flux de camions qui transitent vers l’Irak. Les pays européens, à l’image de la France et de l’Allemagne, reprennent pied dans la région, et l’Iran voisin s’y active déjà. Ankara ne veut pas manquer l’opportunité de les concurrencer.

Les confréries islamiques ont également joué un rôle de premier plan dans ce rapprochement turco-kurde. Le clan Barzani et M. Erdogan seraient proches de la confrérie des Nakshibandi, note un « négociateur », proche du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), le parti de Massoud Barzani.

Surtout, les adeptes de l’imam turc Fethullah Gülen, fervents partisans du dialogue et organisateurs de la conférence d’Erbil, se démènent depuis deux ans pour promouvoir la fraternité au nom de l’islam qui unit Turcs et Kurdes. Cette puissante confrérie a déjà ouvert des écoles dans toute la région, à Souleimaniyé et Kirkouk ainsi qu’une université et un hôpital à Erbil. Au collège privé Ishik (la lumière), résolument multiethnique, l’enseignement se dispense en anglais et les élèves parlent également arabe, kurde et turc. Les enfants de la bourgeoisie d’Erbil et les rejetons des dignitaires kurdes et des diplomates arabes, se retrouvent dans les mêmes classes.

Cette démarche laisse sceptique certains observateurs. « Dans le système de pensée autoritaire turc, ce concept multiculturel est une manipulation, estime l’avocat de Diyarbakir Mustafa Güçlü. C’est en Turquie que le problème doit se régler. Pour pouvoir vivre ensemble, il faut une égalité entre les citoyens. »

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Sources

Source : Le Monde, le 24/02/09

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