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La Turquie moderne, une chance pour l’Europe (1)

vendredi 31 juillet 2009, par Patrick Kernen

Les ottomans s’installent, s’étendent et s’endorment

La Turquie, en partie peuplée de Celtes il y a 2500 ans, est devenue colonie perse, grecque puis romaine, comme en témoignent les nombreux vestiges présents. L’empire byzantin a survécu à la chute de l’empire romain et les Chrétiens d’Orient ont fait de l’ancienne Asie mineure leur bastion oriental, Byzance étant le joyau. Ce territoire a été peu à peu envahi par les habitants des steppes de l’Asie centrale au premier millénaire (l’embryon turc). Ces derniers ont ensuite été islamisés par les hordes de Mahomet qui ne faisaient là que leur premier galop d’essai avant d’essaimer, en un peu moins d’un siècle, vers l’Afrique du Nord, le royaume des Ibères, Bagdad et la France mérovingienne.

Les Chrétiens, en conflit territorial avec les Musulmans, leur ont parfois laissé le sol pour se réfugier dans les grottes et les villes souterraines, creusées par eux-mêmes. On en voit encore beaucoup de traces dans la région de la Cappadoce, sorte de gruyère très étendu en surface et parfois en profondeur.

Un petit groupe ethnique, les Ottomans, est venu départager tout le monde et a assis un pouvoir pendant environ 6 siècles, du XIIIe siècle à la Grande Guerre. L’empire ottoman s’est alors étendu jusqu’à Bagdad, a fait tomber Constantinople comme un fruit mûr en 1453, a envahi toute l’Arabie, la côte de l’Afrique du Nord jusqu’en Tunisie et les Balkans jusqu’aux portes de Vienne en 1683, le seul souvenir du siège raté étant la fameuse viennoiserie en forme de croissant. Traître aux yeux de la chrétienté, François 1er avait fait de Soliman (le Magnifique pour nous, le Législateur pour les Turcs) son allié principal contre l’hégémonie européenne de Charles Quint. Notre première ambassade à l’étranger s’est, à cette occasion, installée à Istanbul. Rapidement, les ambitions navales de l’empire ottoman ont coulé à Lépante en 1571, ce dont a été témoin Cervantes, mousse espagnol.

Cet empire ottoman, renforcé par une armée solide et une vision stratégique à son début, fut l’empire le plus étendu pendant une très longue période : il a, de fait, permis de protéger l’Europe des attaques de peuples moins bien disposés à son égard, comme l’empire perse.

Dans un autre registre, ses ambitions industrielles et scientifiques ont été tuées dans l’œuf après l’interdiction de l’usage de l’imprimerie pendant 3 siècles jusqu’au milieu du 18e ! Les belles découvertes ou idées musulmanes en médecine, architecture, astronomie, mathématiques ou physique n’ont alors pu essaimé dans l’empire : de cette époque a commencé le déclin musulman alors que l’Europe commençait sa Renaissance. Il faut se rappeler que les sultans successeurs du visionnaire Soliman le Magnifique passaient plus de temps dans leur harem de Topkapi ou à exterminer frères et cousins de peur d’être renversés... Surnommée à la chute de Constantinople la « Sublime porte », la Turquie s’est ainsi peu à peu endormie pour devenir ce que l’on appelait à la fin du 19e siècle, « l’homme malade de l’Europe ». Les coups de boutoirs de la Russie en 1878 et les guerres des Balkans de 1912 ont réduit le territoire de l’empire à la Turquie actuelle.

L’empire ottoman laisse la place aux officiers turcs

Le coup de grâce a été donné par la déroute turque lors de la 1re guerre mondiale. Le détroit des Dardanelles et Gallipoli, symboles d’une des pires défaites franco-britannique, restera cependant un grand fait d’armes turc. Par contre, le massacre de très nombreux Arméniens, au prétexte qu’ils aidaient la Russie à grignoter le territoire, une tâche indélébile sur le passé turc.

Le sultan turc ayant fait le mauvais choix en s’alliant avec les Allemands a perdu tout pouvoir au profit des militaires témoins et acteurs du désastre avec à leur tête Mustafa Kemal, surnommé ensuite affectueusement Atatürk, « le père de tous les turcs ».

Atatürk a empêché que les lambeaux de l’empire, occupés par les puissances victorieuses en 1919, ne soient définitivement partagés en expulsant les troupes étrangères. Il a ensuite fondé la Turquie moderne de constitution laïque, banni les vêtements traditionnels de l’Islam et surtout abandonné l’alphabet arabe en le remplaçant d’autorité par une langue moderne plutôt facile à apprendre. Le turc moderne, ciment du pays et symbole de son entrée dans le monde occidental, est ainsi la langue la plus jeune du monde, même plus que l’esperanto.

Enfin, il a œuvré, sans y assister, à la neutralité de la Turquie pendant la 2e guerre mondiale. Le bon choix, cette fois ! Depuis sa mort il y a 70 ans, le culte se poursuit par un affichage de ses photos un peu partout et l’arrêt de tout le pays deux minutes à l’anniversaire de sa mort...

La Turquie a été un des premiers membres de l’OTAN et, pendant toute la guerre froide, un de ses piliers, vis-à-vis du pacte de Varsovie. La flotte soviétique basée en Crimée était ainsi surveillée par les vigies turques du Bosphore, ses sous-marins étant contraints de passer en surface. Les seuls vestiges encore opérationnels du rideau de fer séparent la Turquie de l’Arménie : bien tristes représailles à l’égard des Arméniens !

La Turquie, carrefour de notre sécurité

Ce pays a finalement peu profité de la chute de l’URSS, sinon sur le plan économique. Au début du 3e millénaire, la Turquie se trouve à une position géostratégique indéniable, au carrefour de 3 continents et en lisière de la poudrière proche et moyen-orientale, comme l’illustre le conflit entre la Géorgie et la Russie de l’été 2008. Alliée des Etats-Unis et d’Israël, partenaire commercial de la Russie mais également de plus en plus proche de ses voisins musulmans ou turcophones, elle a la vocation et l’ambition de jouer un rôle d’intermédiaire avec un monde musulman turbulent et non démocratique.

Entre les frontières toutes nouvelles de l’Union Européenne et l’Inde, on trouve la Turquie et toute une suite de foyers de tensions qui pourraient dégénérer en conflit régional, voire mondial par le jeu des dominos. D’abord le Caucase, puis Israël et ses frères sémites ennemis, la péninsule arabique, l’Iran puissance bientôt ou déjà nucléaire, le chaudron irakien qui a montré au grand jour la faiblesse des USA, l’Afghanistan toujours aux mains des talibans et de diverses tribus malgré une force militaire internationale à laquelle la France participe et, last but not least, le Pakistan prêt à tomber, avec ses armements nucléaires, dans les mains des talibans locaux. Inquiétant tableau !

La Turquie retrouve ainsi, de fait, à son corps défendant, le rôle de tampon qu’elle a joué pendant des siècles. Je n’ose imaginer une Turquie islamiste extrémiste à nos portes. Le pouvoir militaire fort à Ankara est pour l’instant garant de cette stabilité. La communauté internationale lui laisse d’ailleurs faire le « ménage » dans le nord irakien….

Une Turquie fière, modernisée et dynamique

La Turquie est également le pays le plus peuplé entre l’UE et le Pakistan. Sa population est actuellement intermédiaire entre celle de l’Allemagne et de la France. En 2020, la Turquie dépassera l’Allemagne et son niveau de vie sera proche du nôtre si la croissance des années 2003-2007 reprend son rythme.

Tout visiteur régulier est surpris de la modernisation dont a bénéficié la Turquie en 20 ans : même l’est de l’Anatolie bénéficie d’un très beau réseau routier, les journaux et les télévisions sont pluralistes, le téléphone portable est devenu un objet courant et les jeunes citadines ne se laissent pas dicter leur comportement par les anciens, notamment en matière du port du voile. La réforme monétaire de 2004 a quasiment lié la monnaie nouvelle à l’euro.

Le peuple turc est fier de son passé, nostalgique de la Grande Turquie, travailleur et n’hésite pas à émigrer mais le retour au pays est souvent l’objectif, de préférence dans de belles maisons payées par les économies de toute une vie.

Les élections présidentielle et législatives de 2007 ont montré que la Turquie est un pays ancré dans la démocratie avec son cortège de manifestations et de débats. Le président et le Premier ministre, dont les femmes portent le voile, sont des membres du parti islamiste AKP au pouvoir depuis 7 ans grâce à ses succès économiques. Ils se définissent comme des « conservateurs démocrates » bien évidemment capitalistes. Le parti au pouvoir n’a pas hésité à faire voter une loi autorisant les forces armées à faire la chasse aux terroristes du PKK sur le territoire irakien et ont gardé jusqu’alors la mesure. En juillet 2008, l’AKP, accusé par la cour suprême d’avoir un agenda caché, a évité d’être déclaré illégal. C’est maintenant le tour d’un parti d’opposition...

Cependant, le peuple, qui ne veut « ni charia, ni coup d’état », serait plutôt nationaliste qu’islamiste et il faut en tenir compte dans notre politique à l’égard de ce pays et nos comportements en tant qu’individus.

Deux destins liés

N’oublions pas que l’UE, d’abord sous forme de CEE, a été créée pour éviter un nouveau conflit européen dévastateur. Cela a plutôt réussi, entre autres grâce à la peur du conflit nucléaire dont personne ne peut sortir gagnant. Les objectifs de sécurité affichés de l’UE sont la prévention des conflits en général et la sécurité à ses portes (Moyen-Orient, Caucase) et dans les Balkans. Le président français Sarkozy et le Premier ministre turc Erdogan travaillent de concert sur le dossier Caucase depuis la guerre Russie-Géorgie de l’été 2008.

Les facilités douanières entre UE et Turquie fonctionnent déjà très bien depuis 10 ans dans le cadre d’un partenariat privilégié, soutenu par Nicolas Sarkozy qui veut se limiter là, mais il faudrait aller sans doute plus loin. Affiché depuis 40 ans, l’objectif stratégique de la Turquie est l’adhésion à l’UE, le centenaire de la République en 2023 serait un beau symbole, pas trop proche pour bien préparer les deux parties.

Le Libre Blanc de la défense française paru en 2008 et l’analyse stratégique actuelle de l’OTAN évoquent une surprise stratégique, le propre de la guerre étant de commencer là où on ne l’attend pas. Les deux premières guerres mondiales ont commencé en Europe. Si elle survient, la troisième commencera au Moyen-Orient ou dans le Pacifique au vu des tensions actuelles. La différence avec les années 1910 et 1930 est que les chefs d’Etat se rencontrent régulièrement dans diverses instances et se téléphonent souvent.

On voit bien là un terrain d’entente obligé entre l’Europe et la Turquie pour stabiliser le Moyen-Orient, surtout que celle-ci est un point de passage important pour notre approvisionnement énergétique. Le projet de gazoduc Nabucco reprend corps avec les coupures de gaz russe vers l’Europe début 2009.

A suivre.....

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