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Ekşi Sözlük ou l’invention du web 2.0 en Turquie

mardi 4 octobre 2011, par Clément Girardot

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Ekşi Sözlük est l’un des sites internet les plus populaires de Turquie et tout particulièrement auprès des jeunes. En Français le nom du site signifie « dictionnaire amer ». Il se base sur un concept proche de celui de Wikipédia sauf que tous les sujets peuvent y être abordés et que tous les utilisateurs peuvent écrire ce qu’ils désirent en utilisant l’argot et même parfois un langage grossier. Les auteurs anonymes utilisent cette plateforme pour s’exprimer librement et sans trop se soucier de l’exactitude des informations. Ekşi Sözlük est souvent pris pour cible par les ’grands’ médias pour ses supposés contenus vulgaires et immoraux. Pourtant le site internet, crée en 1999, est avant tout le pionner du Web 2.0 en Turquie. Mashallah News a rencontré le fondateur et le directeur général d’Ekşi Sözlük, Sedat Kapanoğlu, dans son grand office au cœur du quartier d’affaires d’Istanbul.

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Sedat Kapanoğlu

Pouvez-vous nous parler de votre carrière et de votre formation ?

Je suis à la base un ingénieur logiciel autodidacte. J’ai commencé à programmer lorsque j’avais 10 ans et j’adorais cela. J’ai obligé mes parents à m’acheter un ordinateur juste pour développer des programmes. A cause de cette passion, j’ai raté mes examens d’entrée à l’université. Je n’ai donc fait que le lycée et je n’ai pas pu entamer d’études universitaires.

Ensuite, j’ai commencé à travailler comme développeur indépendant. J’ai créé des partagiciels pour gagner ma vie de ma passion. C’est le style de vie idéal pour quelqu’un qui travaille avec les ordinateurs. C’était mon utopie et je me suis donc battu pour atteindre cet objectif. J’ai grandi à Eskişehir et me suis installé à Istanbul en 1998 pour trouver un meilleur emploi mais la première entreprise pour laquelle j’ai travaillé ne nous a pas indemnisé pendant six mois. Cela m’a permis de me concentrer sur le développement du web et d’autres projets qui me tenaient à cœur pendant mon temps de travail.

Comment Ekşi Sözlük a-t-il été crée ?

J’ai crée Ekşi Sözlük en Fevrier 1999 suite à plusieurs idées. A cette époque, il n’y avait pas de blogging. Il n’y avait aussi ni Wikipedia, ni Web 2.0. C’était deux ans après avoir lu le livre Le Guide du voyageur galactique. J’ai vraiment aimé l’idée que tout le monde puisse apporter sa contribution à une seule source d’information. Celui qui consomme l’information la fourni lui-même – c’est quelque chose de très différent de ce que nous avons pu connaître dans notre vie scolaire en Turquie. Pour nous, le livre imprimé était la référence. J’ai senti que cela pourrait vraiment être amusant de créer une plate-forme participative sans vraiment aller plus loin.

Vous aviez juste le concept mais sans savoir vraiment à quoi cela ressemblerait par la suite ?

Non, pas du tout. Au début, c’était une page simple sur laquelle étaient listés les sujets. Quand vous cliquiez sur un sujet, vous vous retrouviez sur une autre page avec le contenu détaillé. Plus tard, j’y ai ajouté les cadres sur la gauche et les détails sur la droite. J’entends souvent des grands développeurs web dans le monde entier que c’est l’approche idéale. Ils disent : prototypes rapides et adaptation accélérée aux besoins des utilisateurs et échelonner selon les besoins.

Que s’est-il passé après cette création ?

Lorsque j’ai crée Ekşi Sözlük, je ne savais rien des faits et réalités importants en Turquie. La liberté d’expression est importante bien entendu, mais je n’étais pas conscient de cette nécessité. Je pense que la liberté d’expression est le facteur clé de la popularité d’Ekşi Sözlük. Il y avait en Turquie une tradition sur le web qui voulait que quand vous créiez un site web, vous en excluiez tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec vous. Je n’ai pas suivi cette tendance. Bien au contraire, j’ai autorisé tout le monde à rester sur le site et à y écrire quels que soient leurs points de vue. Cette politique a permis au site de grandir très vite. Dès le premier mois, nous avons atteint 300 contributeurs, ce qui n’était pas mal pour l’époque. Fin 1999, nous avons eu 1 500 auteurs qui créaient des entrées et interagissaient. En 2003, nous avons atteint 5 000 auteurs et maintenant il y en a plus de 34 000.

A cette époque, Ekşi Sözlük était encore un loisir pour moi, je développais juste pour le plaisir. Ce fut le cas pendant un moment, mais je continuais à essayer de gagner de l’argent par le biais du site. En 2001, j’ai mis des bandeaux Amazon sur le site Internet. En un an, j’ai gagné 11 dollars. Cela ne semblait pas être un plan d’affaire très lucratif. Finalement, j’ai réussi à mettre de la publicité en ligne qui rapportait de l’argent.

En 2004, j’ai eu une proposition d’embauche de Microsoft en tant qu’ingénieur conception logiciel. Je me suis donc installé à Seattle et suis resté là-bas cinq ans. En 2008, j’ai atteint un stade où l’argent que je gagnais grâce à Ekşi Sözlük était plus important que mon salaire chez Microsoft. En 2009, je suis rentré en Turquie pour me mettre à mon compte.

Un des mystères d’Ekşi Sözlük est comment quelqu’un y devient auteur ?

Ouais, c’est le grand mystère qui à mon sens a fait la popularité du site. Maintenant, c’est devenu très difficile d’être membre. Les gens doivent certainement penser que c’est un club d’élite. Pourtant cela n’a jamais été le principe. En 2001, les gens ont commencé à venir sur Ekşi Sözlük en masse. J’étais alors tout seul à travailler sur le site web et ne pouvais pas gérer autant de personnes. J’ai donc dû stopper les inscriptions sur le site et les gens ont immédiatement commencé à faire du bruit autour de cela. Ensuite, nous avons commencé a accepter périodiquement de nouveaux auteurs par lots. Chaque année, nous devrions prendre des centaines de demandes et les enregistrer par la suite. Les candidatures seraient ouvertes pendant un mois puis clôturées. C’est ce qui a encore augmenté la popularité d’Ekşi Sözlük. C’était comme une queue devant un restaurant.

Je pensais que rejoindre Ekşi Sözlük était comme une cooptation ou un système de référence ?

Nous utilisons cette méthode également. Si vous connaissez un modérateur, vous pouvez être invité et passer la barrière. Rien qu’en ce moment, nous avons encore 80 000 personnes qui attendent de devenir auteurs. D’autre part, il y a déjà 34 000 auteurs qui contribuent à la vie du site et il y a aussi un marché noir de comptes sur Ekşi Sözlük. Je pense qu’aujourd’hui le prix moyen pour un compte est d’environ 100 livres ($57). Déja en 2008, le prix pouvait monter jusqu’à des milliers de livres.

Avez-vous fait une étude pour savoir qui sont les auteurs ?

Oui, et nous avons déjà publié ces statistiques sur le site web. La plupart des auteurs ont entre 18 et 25 ans et beaucoup d’entres eux sont des étudiants mais nous avons des auteurs de tous les groupes d’âge. Nous avons même des mineurs qui mentent sur leur âge.

Pourquoi les auteurs sont-ils anonymes ?

L’anonymat est une arme énorme pour la liberté d’expression et particulièrement en Turquie où le système légal ne vous protège pas tellement. Les gens ont d’autres moyens d’exercer une pression sur vous ; ils peuvent vous menacer, vous tabasser et s’en tirer avec une simple amende.

Pourquoi avez-vous choisi de faire d’Ekşi Sözlük une entreprise et non une fondation, comme Wikipédia par exemple ?

J’ai choisi d’en faire une entreprise à but lucratif, mais je n’ai pas interdit le développement de sites clones. Alors, les gens ont commencé à copier mon design, l’idée, et tous les concepts mais en créant de nouveaux dictionnaires. Je vois Ekşi Sözlük comme une entité et une plateforme qui permet à la culture web de vivre et d’évoluer. Je ne veux en aucun cas rendre obligatoire ou empêcher cette culture de glisser vers d’autres plateformes. Il y a en réalité un anti-Ekşi Sözlük sans publicité mais qui utilise le même design.

Peut-être qu’être une entreprise permet une solidité et pérennité financière ?

Oui, c’est quelque chose de très difficile. Il y a des sociétés prospères qui ne font pas du tout appel à la publicité. Mais je ne pense pas que les dons soient une option imaginable et réalisable en Turquie. Nous ne sommes pas habitués à faire don de quelque chose qui est perçu comme libre. Je suppose que Wikipédia rend les Turcs vraiment perplexes.

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Voir en ligne : How Web 2.0 was invented in Turkey

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