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Modèle turc toujours... Pourquoi je voterai Hollande, à contre-coeur

vendredi 27 avril 2012, par Etienne Copeaux

Turquie Européenne publie un billet d’Étienne Copeaux bien qu’une partie de nos membres ne partagent pas entièrement son point de vue. Mais les dernières prises de position du président sortant ne peuvent qu’induire une convergence de vue de plus en plus étroite, notamment en ce qui concerne les accents populistes et xénophobes que prend de plus en plus cette campagne. Nicolas Sarkozy et son équipe sont maintenant obligés de courir derrière des électeurs que la banalisation du discours d’extrême-droite, à laquelle ils ont largement contribué, a maintenant totalement décomplexé[ndlr].

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J’avais d’abord fermement décidé de ne pas donner ma voix à François Hollande. Les résultats du premier tour m’ont secoué. C’est sûr maintenant, je voterai Hollande le 6 mai, à contre-cœur évidemment.

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Le tambouille du chef
http://sarkostique.over-blog.com/

Quand j’étais jeune, j’obéissais au principe « élections, piège à cons ». Malheureusement je crois que ce n’est plus valable. Voici quarante ans, le plein emploi prévalait ou presque. Les menaces sur la démocratie qui pesaient après 68, s’étaient estompées. Les acquis sociaux, surtout, ces fameux acquis de 1945 et 1968, n’étaient pas remis en cause, ou faiblement. Les syndicats étaient forts. Les résultats d’une élection ne pouvaient peser que faiblement sur la vie des individus, leur emploi, leurs revenus.

Aujourd’hui la situation est différente. La crise ne fait que commencer, et les changements qui s’opèrent peuvent produire des bouleversements dans nos vies, à nous tous. Personne ne sera à l’abri. Les mutations ne se produiront pas gentiment. Il peut y avoir des vagues de désordre, des guerres civiles, des guerres. L’affrontement des nationalismes se greffera sur le chaos – pensez à la Yougoslavie qui était promise à un avenir de paradis touristique de l’Europe.

François Hollande n’y pourra rien, pas plus que Sarkozy.

Ce qui me pousse à voter, ce n’est pas la situation générale qui est noire.

C’est la situation de certains individus, et particulièrement celle de mes amis étrangers ou d’ « origine étrangère ». La montée du FN, la reprise des thèmes d’extrême-droite, de jour en jour plus nette, par Nicolas Sarkozy, me fait craindre pour mes amis. Sarkozy a dit ce matin 26 avril, sur France-Inter, que « la France a accueilli trop de monde ». En répétant que « pour être Français, il faut maîtriser la langue », il esquisse les traits d’une définition étroite de la citoyenneté, de la francité, consciemment ou non, il imite le modèle turc de la nation.

Si Sarkozy est élu, renforcé désormais par le poids de l’extrême-droite, je crains pour mes jeunes amis qui étudient en France, je crains pour tous ceux et celles qui sont venus ici pour fuir un régime de coercition et d’exclusion.

Si pour une fois je manifeste publiquement mon choix, c’est aussi en tant qu’observateur de la Turquie. J’utilise ce terme d’ « observateur » faute de mieux. Depuis un certain temps, je ne me sens plus capable de simplement « observer », je crois que l’ « observation scientifique » prétendument objective et impartiale n’a plus de sens pour moi. L’engagement découle directement, nécessairement, de la recherche.

J’ai donc pris parti, ce que ne doit pas faire un « vrai » scientifique.

Mais cela ne peut en rester là.

Je suis reconnu, je crois, comme un connaisseur du nationalisme turc. Mais il n’y a pas de différence de fond entre les nationalismes. Ma connaissance du nationalisme turc me fait détester le nationalisme en général. Et donc le nationalisme français.

C’est donc aussi en tant que spécialiste de la Turquie que je publie cet appel.

Vais-je répéter ce que j’écrivais le 5 avril (« En Turquie comme en France : Menaces ») ? La Turquie est en avance. En observant ce qui s’y passe nous voyons précisément ce qui risque de nous arriver : définition étroite de la citoyenneté et de la culture, xénophobie, exclusion ; invention et promotion d’une « culture nationale » avec références implicites ou explicites à une religion implicitement ou explicitement officielle ; pourquoi pas, en France, l’interdiction de la langue arabe dans les lieux publics ? Pourquoi pas l’interdiction de telle ou telle tenue vestimentaire ? Et la création d’un délit d’atteinte à l’identité nationale ? Et bien sûr, l’expulsion pour les contrevenants « d’origine étrangère », ce qui signifierait « musulmans », après rétention ou internement, ce qui signifie encadrement policier renforcé de la société ?

Vous sentez-vous à l’aise, quand, dans les gares, dans les aéroports, vous croisez des patrouilles de soldats en armes ? Vous sentez-vous davantage en sécurité ? Pas moi.

Me trouvez-vous trop pessimiste ? Si seulement je pouvais me tromper !

Mais revenons à la Turquie, où il existe de quoi nous encourager, à l’inverse : c’est le magnifique courage de ceux qui résistent, qui ne plient pas, qui ne craignent pas la prison, la stigmatisation. Qui écrivent, enseignent, militent, étudient, le courage de tous ceux dont j’ai parlé ici, et tous les autres. Si Sarkozy passe, il nous faudra en prendre de la graine : voyez ces profs qui vont faire cours devant l’entrée des prisons !

Hollande nous décevra, le PS nous décevra. Mais voter Hollande ou PS ne signifie pas les aimer et ne signifie surtout pas avoir confiance en eux. Nous avons déjà vécu cela - « c’est nous ou le FN » - en 1988, en 1992, en 1997, sans parler de la comédie de 2002. Bon, nous allons le revivre, nous allons encore avaler une couleuvre, et c’est bien sûr à contre-cœur que je vais mettre le bulletin dans l’urne, mais nous devons faire tout ce qui est possible.

Élections, piège à cons ? Non, pas cette fois-ci.

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