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Un pont sur le Bosphore

jeudi 27 septembre 2007, par Astrid Eliard

Portrait d’Elif Shafak, une romancière turque née à Strasbourg et qui enseigne aux États-Unis, sans renoncer à écrire sur son pays et son histoire effervescente.

Dans le Coran, l’arbre de paradis a les racines tendues vers le ciel. Elif Shafak est comme le Touba céleste, ses racines vont chercher la lumière très loin et très haut dans les airs. Née en 1971 à Strasbourg d’une mère diplomate, elle a grandi en Espagne, vécu quelque temps en Jordanie. Aujourd’hui, elle se partage entre Istanbul et Tucson, où elle enseigne à l’Université d’Arizona. Elif Shafak est turque de souche, oui mais de souche nomade et multiculturelle. N’écrit-elle pas en anglais et en turc ? Certains de ses compatriotes lui ont reproché de renier ses origines et de trahir le drapeau estampillé sur son passeport. Ceux-là n’avaient pas compris que la seule identité dont elle se revendiquera jamais est celle d’écrivain.

Parce que l’écrivain acquiert dans ses livres la liberté d’être indifféremment homme ou femme, chrétien ou musulman, chinois ou turc, de vivre d’un côté ou de l’autre du Bosphore. Écrire, pour Elif Shafak, signifie briser les frontières et transcender les cultures, elle le dit et le répète encore, c’est sa profession de foi.

La nomade Elif Shafak voyage avec ses livres, ils sont son port d’attache ambulant. Une fois pourtant, elle en a été démunie. C’était en arrivant aux États-Unis, où ses romans n’avaient pas encore été traduits. De célèbre, elle était devenue anonyme. Elif a vu dans cette nouvelle virginité l’occasion de trouver l’autre écrivain qu’elle portait en elle. C’est ainsi qu’elle s’est mise à écrire en anglais, notamment La Bâtarde d’Istanbul, qui paraît ces jours-ci. « L’anglais est une langue mathématique, rationnelle et précise, qui convient parfaitement à l’humour et l’ironie. Le turc est sentimental, émotionnel, plus proche de mon cœur », dit-elle.

Le turc d’Elif Shafak est une immense toile qui relie les mots nouveaux aux anciens - soufis, persans, arabes, etc. - qui n’ont pas survécu à la « turquisation » de la langue ottomane. Elif, qui arpente ce patrimoine oublié, réhabilite un lexique que ses lecteurs réapprennent dans ses livres à l’aide du dictionnaire. « Les mots sont précieux. Quand ils se perdent, c’est tout un pan de mémoire qui disparaît avec eux. En turc, je sais nommer les couleurs, mais je ne peux désigner les nuances entre elles, parce que ces appellations disparues aujourd’hui venaient du persan », explique-t-elle.

Insulte à l’identité nationale turque

Elif Shafak a la passion des alphabets, elle compare cet amour à celui qui anime les derviches. « J’aime jouer avec les lettres. Quand on en déplace une, le sens d’un mot peut changer, c’est comme un miracle », raconte celle qui a ajouté un « h » à son patronyme d’origine. Safak a été traduit en Shafak, de la même manière qu’Istanbul peut devenir Istamboul, tout dépend d’où l’on se place.

Il y a un an, Elif Shafak comparaissait devant un tribunal pour insulte à l’identité nationale. Était en cause un des personnages de La Bâtarde, qui parle sans tabou du génocide arménien. Génocide arménien : voilà une expression que cette passionnée de vocabulaire ne prononcera pas. Dans les journaux dont elle faisait la une en septembre dernier, on la disait intrépide, cette féministe issue de l’élite laïque stambouliote. Intrépide, ce n’est pas le premier qualificatif qui vous viendrait à l’esprit pour décrire cette femme douce. Est-ce sa récente maternité qui l’a assagie ? Des cheveux blond vénitien encadrent son joli visage aux pommettes haut perchées. À chacun de ses sourires - des halos de mélancolie -, ses yeux gris se plissent délicatement.

À 36 ans, Elif Shafak a gardé une allure juvénile, qu’auraient pourtant pu altérer ses combats pour la reconnaissance des violences conjugales ou des crimes d’honneur. Ce sont ses livres, ses éditoriaux, les scénarios qu’elle écrit pour la télévision qui portent les cicatrices de ses luttes. La Bâtarde d’Istanbul a déclenché des passions contradictoires en Turquie : un procès, des prix, l’enthousiasme de centaines de milliers de lecteurs. Pour ce livre, Elif a fouillé le gisement d’histoires tristes, cruelles ou ironiques, sur lequel est sise Istanbul.

À travers deux familles, turque et arménienne, d’où les hommes sont absents ou maudits, Elif entremêle brillamment des destins de femmes. Qu’elles soient féministes, nihilistes, mystiques, elles viennent toutes de ce même passé violent, que certaines effacent, que d’autres ravivent. « Ce n’est pas un livre sur de grandes questions, mais sur des petits sujets. Les femmes turques et arméniennes se ressemblent, c’est ce que je voulais mettre en lumière. » Il faut qu’Elif Shafak soit douée pour les miracles, pour transmuer « les petits sujets » en chef-d’œuvre.

La Bâtarde d’Istanbul d’Elif Shafak traduit de l’anglais par A. Azoulay Phébus, 319 p., 20 €.

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Sources

Publié le 06 septembre 2007 - Culture Loisirs - Figaro Littéraire

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