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Turquie : le premier député syriaque de la République, élu BDP de Mardin

lundi 4 juillet 2011, par Anne Guezengar

Le 12 juin 2011 a été un grand jour pour les Chrétiens syriaques de Turquie. L’avocat Erol Dora a été élu député de Mardin. Il sera le premier Chrétien syriaque à siéger à l’Assemblée depuis la fondation de la République. Dans son excellent blog Yol (Routes de Turquie d’ailleurs), Anne Guezengar revient sur l’événement.

Entre 1923 et 1964, il y eut une vingtaine de députés arméniens en Turquie. Mais jamais aucun Syriaque. J’en ignore la cause qui doit tenir à des caractéristiques propres à cette communauté, jadis importante, mais qui ne compte plus que 15 000 personnes. Les Arméniens de Turquie sont environ 60 000 et les Grecs ne forment plus qu’une micro-communauté d’environ 7000 personnes.

Le seul candidat chrétien de cette élection était soutenu par le BDP [Parti pour la paix et la démocratie, pro-kurde] comme je l’annonçais dans un précédent billet. Aucun des autres partis, pas plus le CHP que l’AKP n’a jugé indispensable que des Chrétiens participent à l’élaboration d’une nouvelle Constitution, où il devrait être beaucoup question des minorités pourtant. Ahmet Türk, l’ancien président du BDP a voté pour ce candidat, dans un village du district de Derik. ll est originaire de la province de Mardin où il a été lui aussi élu comme les trois candidats présentés par le BDP.

Erol Dora, qui vit à Istanbul, est né dans le village d’Hassana, région de Cizre - la même région que la famille de Mar Zakka Ier Iwas, patriarche syriaque, qui a récemment effectué le voyage de Damas à Ankara pour y plaider la cause du monastère de Mar Gabriel. C’est ainsi qu’il se présente dans l’entretien qu’il a donné à la Gazette de Kiziltepe.

Polyglotte, comme la plupart des Chrétiens d’Orient, il parle syriaque (araméen) turc, anglais, un peu arménien.. Et le kurde, qu’il a utilisé dans sa campagne, comme lors de ce meeting à Nusaybin, sur la frontière syrienne, aux couleurs et au ton très kurdes. Son engagement pro européen y fait moins réagir la foule que l’évocation de l’étudiant kurde tué par la police à Bismil en avril dernier, lors d’une manifestation contre l’interdiction qui avait frappé plusieurs candidats du bloc BDP. ll faut dire que les esprits étaient tendus. Le meeting suivait de peu les funérailles d’un combattant PKK originaire de la ville, tué lors d’une opération militaire.

Il place le discours qu’il continue en turc, sous le signe de la fraternité entre Kurdes, Syriaques, Turcs, Arabes et - je crois - Yézidis, qui ne doivent plus être bien nombreux dans la région où vit aussi une population arabe. Une fraternité qui n’est pas un vain mot dans cette ville où il y a un an le monastère Mor Yakub, avait été vandalisé, au grand dam de la mairesse BDP de la ville, persuadée que les vandales venaient d’ailleurs. J’ignore s’ils ont été retrouvés, et surtout s’il y a eu réelle volonté de les retrouver.

En tout cas les habitants de cette ville qui ont voté pour le BDP ont donné une belle réponse à ceux qui espéraient terrifier les quelques milliers de Chrétiens qui vivent encore dans la région. C’est Gülseren Yildirim, en prison préventive, comme 5 autres candidats BDP, tous suspectés d’appartenir au KCK, une organisation affiliée au PKK, qui était la candidate indépendante soutenue par ce parti dans le district de Nusaybin. Elle y a obtenu 75% des voix.

L’élection de leur avocat est certainement une bonne nouvelle aussi pour les moines du monastère de Mor Gabriel, harcelés par une série de procédures judiciaires. Harceler un endroit pareil ! J’ai été saisie à deux reprises de véritables « chocs » en Turquie. Le premier, c’était à ma descente du train à la gare de Sirkeci, à une époque la Turquie n’était pas une destination de tourisme de masse. Le second a été en découvrant Mor Gabriel,le 15 Août 1993. C’est en pénétrant dans ce lieu où régnait une telle sérénité que j’ai reçu « le choc de l’Est ». Quand un pays possède un tel héritage spirituel - ce n’est pas de « belles églises-musées qui feront venir les touristes » qu’il s’agit - comment peut-il l’abandonner à la convoitise de gardiens de village (korucus) cupides, assurés de la complicité de fonctionnaires racistes - ou simplement assez stupides pour ne penser qu’à s’assurer les votes d’un village acquis à l’État.

D’autant que la Turquie va sans doute devoir régler un jour cette question de biens usurpés par des gardiens de villages - que ce soient ceux des Chrétiens qui ont déserté en masse la région depuis les années 70, ou des Kurdes (mais aussi des Syriaques ) chassés de leurs villages, dans les années 90 parce qu’ils étaient accusés de soutenir le PKK. Ce qui promet de ne pas être une partie de plaisir... En attendant, la solidarité - ou à défaut le sentiment de subir la même injustice - entre Kurdes sympathisants du BDP et Chrétiens syriaques a des raisons d’être dans la région de Mardin.

Je ne sais pas où il votait et s’il a pu lui donner sa voix, mais je suis certaine que l’élection d’Erol Dora a fait plaisir à Orhan Miroglu, ancien membre du parti kurde, journaliste à Taraf et originaire de Midyat. Et ce, quelles que soient ses relations avec ses amis du parti, qu’on n’a pas beaucoup entendus , quand il avait reçu des menaces de mort du PKK, après une coup de sang d’Öcalan, furieux qu’il ne soit pas assez dans la ligne.

Avec d’autres comme Baskin Oran, il avait été à l’initiative d’une pétition pour sauver Mor Gabriel.

La façon dont les autorités - et notamment la police - encourageaient les Musulmans de sa région à harceler les Chrétiens dans les années 70 (comme les Alévis dans d’autres régions) étaient le sujet de la conversation d’un dîner à Diyarbakir avec lui, Mehmet Uzun, Canip Yildirim et quelques autres. Comme les Alévis, beaucoup de Syriaques avaient pris la route de l’exil qui se confondait alors avec celle des migrations de travail et en a conduit beaucoup vers Sarcelles.

D’autres sont partis pour l’Allemagne, comme la famille de ma voisine d’un vol Istanbul - Diyarbakir, qui se rendait dans son village pour les fêtes de Pâques. On avait dû y colorer les œufs, de la même façon que ceux que les enfants du propriétaire des copains « Tatvanli » qui me recevaient à Erbil, étaient venus nous offrir.

Pour d’autres, la destination a été Istanbul. Cette migration multiculturelle des originaires de Mardin est le sujet de la thèse de Fadime Deli et d’ un article publié dans Turquie : les mille visages, un ouvrage collectif dirigé par Isabelle Rigoni.

C’est grâce à cette journée à Diyarbakir d’ailleurs que j’ai visité Midyat, un jour où je revenais encore du Kurdistan irakien. J’avais montré aux autres passagers du taxi - indispensable pour traverser cette frontière pas vraiment comme les autres - le petit album de photos prises lors cette journée et que le soldat du poste de contrôle avait déniché dans mon sac. Les photos de Mehmet Uzun avaient fait tellement plaisir à un passager de Batman, qu’il avait proposé de me montrer Midyat. Comme je rêvais depuis longtemps de voir cette ville, j’ai accepté de faire ce détour.

Dans un des minibus qui nous où y conduisaient, deux villageoises, qui jusqu’alors discutaient en kurde avec les autres passagers, s’étaient adressées à moi en turc : « Vous êtes chrétienne ? Nous aussi nous sommes chrétiennes ». Elles avaient un frère en France, mais ignoraient si c’était à Sarcelles. J’ai bien regretté de ne pas avoir le temps de m’arrêter boire le thé qu’elles nous proposaient dans leur village aux belles maisons de pierre.

Elles ont sûrement apporté leur voix à Erol Dora, candidat pour toute la province et pour toute la Turquie, (et qui a encore confiance en l’Europe) comme il le souligne dans l’entretien donné à la Gazette de Kiziltepe. Le premier député chrétien, depuis un demi-siècle en Turquie.

Le député BDP appelle à ce que la prochaine Constitution renonce à toute référence ethnique et à un changement de définition de la citoyenneté, énonçant que toute personne ayant un lien de citoyenneté avec la Turquie est turque, qu’elle soit turque, kurde, arabe, arménienne, syriaque, rom, etc. Et à la suite du coup d’État de 1980, l’identité musulmane (sunnite) de la nation turque a été renforcée (synthèse turco-islamique). Cela avait correspondu à une période difficile pour les Chrétiens de la province.

Évidemment, les courants nationalistes turcs risquent de ne pas être d’accord. Comme ce lecteur d’Haber Türk qui demande « ce que signifie tous les peuples. En Turquie, il n’y a que le peuple turc (...) comme il n’y a que le peuple américain en Amérique »...et qui n’a pas dû souvent se rendre aux États-Unis.

Ici un reportage de CNN Turquie pendant sa campagne multilingue à Mardin.

Et on peut voir des images de la fête à Midyat le soir du 12 juin, sur le Midyat Habur.

Mais comme tous les députés du BDP, Erol Dora a boycotté l’ouverture la nouvelle Assemblée. Le BDP proteste contre le refus de la justice de remettre en liberté 6 de ses députés élus alors qu’ils sont en prison préventive, et surtout contre l’invalidation de l’élection d’Hatip Dicle par le Haut Conseil Electoral (YSK). A Diyarbakir où il était soutenu par le BDP, c’est une députée de la liste AKP qui prend la place de l’élu indépendant invalidé.

Le 28 juin, au lieu de rejoindre la capitale Ankara, Erol Dora était à Diyarbakir, au cœur de la région kurde, où les 30 élus BDP (en liberté) ont décidé de « siéger » tant qu’une solution ne sera pas trouvée. Il faudra donc attendre encore un peu avant que le premier député chrétien syriaque depuis la fondation de la République de Turquie siège à l’Assemblée.

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- NB
Dans la province de Mardin, où un district officieux était attribué par le BDP à chacun des 3 candidats indépendants qu’il soutenait, Erol Dora a obtenu 28 % des suffrages (17 800 voix) à Mardin - centre , 71 % (18 395 voix) à Derik, 58.4 % (7849 voix)à Mazidagi et 41.4 % (5054 voix) à Savur. Il a aussi obtenu 1453 voix (3.5%) dans le district de Nusaybin, dont il n’était pas le candidat désigné : beaucoup sont sans doute des voix d’électeurs syriaques.

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