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Turquie : la « gauche » laïque prend le voile

mardi 9 décembre 2008, par Jean Marcou

Le 13 novembre 2008, lors d’un meeting de son parti, le leader kémaliste Deniz Baykal, a fait sensation en estimant que le CHP pouvait parfaitement accueillir, dans ses meetings et dans ses rangs, des femmes portant le voile.

“Ce n’est pas juste d’établir des discriminations entre les gens en raison des vêtements qu’ils portent, ce n’est pas juste de porter des jugements sur quelqu’un en se basant sur les apparences”, a-t-il déclaré, avant de poursuivre : “Personne ne doit être mis de côté en raison de ses croyances, de ses origines ethniques ou de sa religion. Nous sommes tous frères. Nous sommes tous égaux !” Joignant le geste à la parole, Deniz Baykal a accompagné cette profession de foi d’un geste symbolique, en allant jusqu’à épingler le pin’s de son parti (les 6 flèches des principes d’Atatürk dont l’une représente la laïcité) sur le voile d’une femme qui participait à ce meeting du CHP, apparemment plus pour y voir le plateau d’artistes de variétés qui s’y produisait, que par conviction politique profonde. Ce geste aurait permis à Baykal de s’assurer le soutien électoral d’une confrérie et surtout lui offrirait la possibilité de partir à la conquête des femmes voilées des milieux populaires, au moment où l’AKP est entré dans une phase d’embourgeoisement symbolisée par le voile élégant de la nouvelle classe moyenne islamique.

Quoiqu’il en soit, l’affaire a stupéfait le gratin kémaliste, et ce d’autant plus que la femme en question, loin de porter un voile discret (de type “başörtüsü”, c’est-à-dire un fichu noué sous le cou) ou même un “turban” (voile islamique noué derrière la nuque mais laissant voir tout le visage) était revêtue d’un “tchador” (voile islamique estompant les formes du corps et cachant une partie du visage). Lors d’une réunion du groupe parlementaire du CHP, deux jours plus tard, Deniz Baykal a confirmé cette prise de position étonnante, ce qui a provoqué remous et commentaires à l’intérieur et à l’extérieur du parti.

Au sein du CHP, les députés, Haluk Koç, Ali Topuz et Nejla Arat ont été parmi ceux qui ont formulé les critiques les plus virulentes, en estimant que les déclarations de Deniz Baykal étaient très inquiétantes au regard même des principes kémalistes qui demeurent la base idéologique du parti. En revanche, d’autres voix se sont élevées pour apporter leur soutien à la prise de position du leader kémaliste, notamment celles des députées d’Izmir et d’Istanbul Canan Arıtman et Nur Serter, celle du secrétaire général adjoint Mehmet Sevigen et celle du trésorier du CHP Mustafa Özyürek.

Hors du CHP, le secrétaire général adjoint du DSP, le parti démocratique de gauche (une petite formation alliée au CHP, lors des dernières élections législatives), Hasan Erçelebi, a accusé Baykal d’opportunisme politique, au moment où les élections municipales se profilent à l’horizon. Il a estimé que la déclaration du leader du CHP était particulièrement hypocrite, en concluant : « Comment pouvez-vous épingler le pin’s de votre parti sur une femme voilée après avoir fait un recours devant la Cour constitutionnelle pour faire annuler les amendements qui visaient à lever l’interdiction du voile dans les universités ? » (cf. notre édition du 9 mars 2008).

Quant au président du groupe parlementaire du MHP, Oktay Vural, il a estimé que Deniz Baykal essayait d’instrumentaliser le voile à son profit, alors même qu’il avait, antérieurement, fait échouer la recherche d’une solution aux problèmes posés par le port du voile. Le responsable du MHP faisait en l’occurrence allusion aux problèmes rencontrés par la révision constitutionnelle de février 2008, visant à autoriser le port du foulard à l’Université. On se souvient, en effet, que, bousculant l’AKP sur la question, le MHP avait été à l’initiative de cette révision (nos éditions des 3 et 5 février 2008), finalement votée par l’AKP et le MHP, mais déférée par le CHP et le DSP à la Cour constitutionnelle (cf. nos éditions des 12 février et 9 mars 2008) avec succès puisque la révision en question avait été finalement annulée, le 5 juin 2008 (cf. nos éditions du 4 et 7 juin 2008).

L’AKP, pour sa part, a été moins sévère pour le leader du CHP. Lors de la réunion hebdomadaire du groupe parlementaire de son parti, le 25 novembre 2008, Recep Tayyip Erdoğan en personne a salué la prise de position de Deniz Baykal sur le port du voile, en déclarant notamment : “Si cette évolution est vraiment sincère, alors il faut féliciter ceux qui en ont pris l’initiative. C’est un réveil car ils vont commencer à voir la Turquie telle qu’elle est. Cette nouvelle approche et l’épisode du pin’s épinglé sur le tchador sont autant de signes qui vont dans le bon sens.” Parallèlement, lors de la réunion de son groupe parlementaire, le même jour, Deniz Baykal a précisé sa position, en estimant que le voile ne constituait pas un symbole politique et qu’il ne fallait pas voir les femmes qui portent le foulard (et qui sont la majorité des femmes turques, a-t-il souligné) nécesairement comme des gens qui s’opposent à l’Etat républicain et rejettent les principes d’Atatürk. Il remercié de surcroît, le lendemain, Recep Tayyip Erdoğan pour le soutien qu’il lui a apporté.

Alors, à l’approche des municipales, y a-t-il de la part du leader kémaliste un vrai changement de philosophie ou une posture électoraliste ? S’il est difficile de ne pas lier sa récente déclaration avec la proximité du scrutin municipal qui doit avoir lieu en mars prochain, il est probable qu’on aurait tort de ne voir là que de l’opportunisme pur et simple. En effet, les propos de Deniz Baykal rejoignent un phénomène de mutation du discours politique qui semble actuellement affecter toute la classe politique turque. Recep Tayyip Erdoğan, par exemple, a tenu des propos extrêmement nationalistes pour répondre aux manifestations kurdes qui ont marqué son récent voyage dans le sud-est. On a noté par ailleurs, au cours des derniers mois, une certaine convergence sur la question kurde, des positions gouvernementales avec celles de l’armée. Le MHP, quant à lui, a voulu prouver, ces temps-ci, qu’il était devenu un parti politiquement correct, s’offusquant même du chauvinisme des positions exprimées par Recep Tayyip Erdoğan à l’endroit des Kurdes. Relativisation des clivages politiques, fragilisation des symboles, libération de la parole, le tout sur fond d’hybridation des pratiques sociales et culturelles. L’arrivée de l’AKP au pouvoir, depuis 6 ans, s’est accompagnée, en effet, de l’apparition d’une classe aisée islamique qui, à Istanbul notamment, marie sans gêne aucune le voile « Chanel » avec le 4X4 dernier cri. Les leaders politiques sont en concurrence dans un champ où ils luttent pour défendre leurs positions et le cas échéant en conquérir de nouvelles. Il n’est, dès lors, pas surprenant qu’ils n’hésitent pas à faire primer la lutte pour le pouvoir dans ce qu’elle a de plus trivial, sur la fidélité aux idéologies et aux programmes. La vraie question est donc de savoir si cette tendance, qui n’est pas sans rappeler des mutations politiques auxquelles on a assisté, au cours des vingt dernières années, dans les systèmes politiques européens est un phénomène conjoncturel ou si se manifeste en l’occurrence un processus beaucoup plus durable ?

Il sera important de voir aussi quel sera le résultat produit par de telles prises de position. La subite déférence de Deniz Baykal envers les femmes voilées a stimulé les débats au sein de son parti qui semblait, pourtant, être entré dans une torpeur profonde, depuis que son leader y avait marginalisé les dernières velléités d’opposition. Une enquête du « Political Researcher Strategy Development Center » montre que « l’affaire du pin’s sur le tchador » a été bien accueillie, tant par l’électorat du CHP, que par l’électorat turc dans son ensemble. En revanche, un récent sondage de l’Institut « Metropoll », basé à Ankara, indique que l’opinion publique ne paraît pas apprécier les dernières mutations de la stratégie gouvernementale. Une partie importante des électeurs turcs potentiels languissent les anciennes positions de l’AKP, qui sont jugées plus démocratiques et plus propices à favoriser une ouverture de la société turque que son attitude agressive des trois derniers mois.

En attendant, ces grandes manœuvres donnent du grain à moudre à la presse satirique turque. Ainsi, cette semaine, la une de l’hebdomadaire « Penguen » présente un dessin où Deniz Baykal accroche le pin’s de son parti sur un tchador porté par Recep Tayyip Erdoğan qui crie : « On aura tout vu ! ». Justement, on a peut-être encore rien vu…



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Sources

Source : OVIPOT, le 01-12-2008

Titre original : Baykal prend le voile

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