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« Le vrai démon de la Turquie, c’est le nationalisme »

vendredi 4 mai 2007, par Isabelle Tallec

Source : l’Express, le 27-04-2007

Le Parlement turc a entamé vendredi un premier tour de vote crucial afin d’élire le 11e président de la République de Turquie, un scrutin où le seul candidat est celui du parti islamiste au pouvoir, le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül. L’analyse de Jean-François Bayart, directeur de recherche au CNRS/Ceri, auteur de « Le gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation » (Fayard)

- Qu’est-ce qui, selon vous, a motivé la décision du Premier ministre Erdogan de ne pas se présenter à l’élection présidentielle ? Est-ce un choix tactique ou dicté par la pression des milieux laïcs ?

Contrairement à ce que l’on a beaucoup dit, cette décision n’a rien de surprenant. Elle est moins due à la susceptibilité des milieux laïcs qu’à la nécessité pour Erdogan de rester Premier ministre et chef de la majorité parlementaire, en vue des législatives de l’automne. De par son itinéraire, il se positionne au-dessus des différents courants au sein de l’AKP [Parti de la justice et du développement, issu de la mouvance islamiste, au pouvoir], ceux des laïcistes ou proches de l’aile conservatrice de Necmettin Erkaban. En cela, il est le garant de l’unité du parti. Le prix que lui coûterait l’accession à la magistrature suprême serait trop élevé, puisqu’il lui faudrait alors quitter la présidence de l’AKP et le poste de Premier ministre, et, du coup, mettre cette unité à rude épreuve. Cela étant, il y a aussi un vrai conflit idéologique en Turquie. Outre l’armée, une opposition parlementaire de gauche, très souverainiste et laïciste, reproche à Erdogan ses concessions sur Chypre, sa politique économiquement libérale, son projet d’intégration à marche forcée dans l’Union européenne. Cela a certainement joué.

- Le possible successeur d’Erdogan, Abdullah Gül, est-il un candidat plus « consensuel » ?

Tout dépend de quel point de vue on se place ! Ce sont les laïcistes qui le disent plus consensuel, dans la mesure où il fait partie de l’aile modérée de l’AKP. Mais il n’est pas très bien accepté de l’aile « erkabaniste », conservatrice, du parti. Il est diplômé, a une expérience à l’international, parle anglais couramment. Il a effectivement joué un rôle crucial dans l’aggiornamento du mouvement islamiste, qui a marqué le passage de l’ère d’Erkaban à celle d’Erdogan. Il n’est pas moins « religieux » qu’Erdogan, mais c’est lui qui a poussé le plus loin la sécularisation de l’islam politique et parlementaire. C’est une figure de proue de la rénovation du parti islamique, plus acceptable, sinon par les laïcistes et l’armée, du moins par l’opinion publique turque. La vraie raison de sa nomination est la relation de confiance qu’il entretient avec Erdogan. Il y a, entre les deux hommes, une vraie amitié politique, et même une sorte de fraternité islamique, non au sens religieux du terme, mais qui se situe au niveau de la loyauté et du respect de la parole donnée. A eux deux, ils forment un « ticket » très solide.

- Quels sont les pouvoirs du président en Turquie ?

En Turquie, la vraie fonction exécutive est celle du Premier ministre. Depuis 1923, la Turquie est une république parlementaire et démocratique. L’institution majeure et symbolique en est le Parlement, dont le nom officiel est passé dans le langage courant : la Grande Assemblée nationale de Turquie. Toutefois, le président conserve un rôle non négligeable, renforcé par la Constitution de 1982. Il a d’abord un rôle symbolique. Le président de la République est l’héritier de Kemal Atatürk, il occupe son palais, son siège. Or, c’est un islamiste qui risque d’occuper ce siège, ce qui choque les laïcistes les plus sourcilleux.

Ensuite, le président dispose d’un droit de veto, ce qui est un élément très important. Sezer en a usé à plusieurs reprises, contre des lois qu’il estimait non conformes aux principes kémalistes, laïcs et républicains. Neutraliser ce pouvoir de veto est un véritable enjeu. Enfin, le président joue le rôle d’interface entre le gouvernement et l’armée. Il préside le Conseil de la sécurité nationale, il est le garant de l’unité nationale, de la Constitution, de cette concertation privilégiée entre le Premier ministre et l’armée. C’est un pouvoir significatif, à l’heure où la question se pose pour la Turquie d’une intervention militaire dans le Nord de l’Irak pour éradiquer les bases arrières du PKK et préempter une éventuelle indépendance du Kurdistan irakien.

- L’élection de Gül permettra-t-elle d’apaiser les tensions actuelles en Turquie et de faire avancer le dossier de l’adhésion à l’Union européenne ?

Le vrai démon en Turquie n’est pas l’islamisme, mais le nationalisme, entre autres nourri par la question de l’adhésion à l’Union européenne. Jamais un gouvernement n’a été aussi profondément démocratique, aussi pro-européen et aussi libéral, politiquement et économiquement, que celui d’Erdogan. L’AKP a été extrêmement peu sourcilleux sur la question de l’Arménie, fournissant une sorte de « service minimum ». Ce sont ses adversaires qui s’opposent au rapprochement de la Turquie avec l’Europe. Erdogan et Gül ont fait un forcing très courageux pour faire passer le oui au référendum sur Chypre, notamment vis-à-vis de l’armée. Du point de vue de la libéralisation de la Turquie, des droits de l’Homme, des rapports avec l’Union européenne, l’élection de Gül serait une bonne nouvelle et pourrait signifier, non une remise en cause, mais une consécration de la laïcité et de la réconciliation de l’islamisme avec les principes républicains kémalistes.

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