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Le véritable enjeu turc

lundi 15 mars 2010, par Olivier Abel

« Le rapprochement de la Turquie avec l’Europe est l’occasion de desserrer l’étreinte du conflit entre une mondialisation obligée de se ranger derrière le pseudo-messianisme américain, et une insurrection derrière la bannière apocalyptique du néo-islamisme. C’est l’occasion de brouiller leurs cartes manichéennes, de ridiculiser le choc de leurs incultures. »

Les paroles ont peu de poids face aux préjugés, face à des conceptions installées dans l’opinion publique depuis trop longtemps. Ceux qui peuvent témoigner de ce qu’ils savent doivent néanmoins tenter de le faire, sans relâche, avant qu’il soit trop tard. Le véritable enjeu de la question turque est avant tout « culturel », au sens profond, et même religieux, du terme. Derrière la rhétorique des critères objectifs (juridiques, économiques, etc.), auquel nous soumettons la candidature turque depuis 1959, on trouve simplement l’exigence interminable, impossible, d’effacer un différend presque millénaire. Certains partis démagogiques n’avaient pas hésité à placer le refus de la Turquie en tête de leur message électoral, assurés de caresser l’opinion dans le sens du poil. Et ils ont maintenant réussi à donner le ton à tous les autres. Face à cela, quoi dire ?

Nous avons la mémoire courte

D’abord revisiter l’histoire, et comprendre qu’aucun pays n’est à ce point parvenu à la perfection démocratique qu’il puisse donner sans cesse des leçons aux autres. La démocratie est un travail incessant et une réinvention constante. C’est mon premier point : voir la poutre qui est dans notre œil avant de dénoncer la paille qui est dans celui de notre voisin. Pour cela il faut nous remettre dans la grammaire de l’histoire longue. L’Istanbul ottomane de 1492 a reçu les juifs chassés d’Espagne comme l’Istanbul des années 1930-1940 a reçu bien des universitaires juifs chassés d’Allemagne. La sublime Porte, au temps de Soliman, est venue au secours de François 1er alors trop faible face à Charles Quint, comme elle est venue au secours de l’Allemagne protestante étouffée par la Contre-Réforme. Tous les européens ne partagent donc pas la peur « démocrate-chrétienne » du Turc, parfois encore si prégnante en Espagne, Autriche ou Pologne. Et nous ne devons pas oublier que l’Empire ottoman s’est déployé dans les Balkans avant de se retourner vers l’Asie, l’architecture en est encore témoin. A rebours, Constantinople n’a eu de cesse, jusqu’à l’orée du 20e siècle, de parquer, d’humilier, de sédentariser, bref d’éliminer ses nomades turkmènes, les seuls « vrais » Turcs — la Turquie n’est que le reste « néo-turcisé » du dernier Empire d’Orient, et le fait turc est essentiellement linguistique.

Il ne serait d’ailleurs pas inutile d’inverser notre mémoire. Si l’Europe a longtemps été encerclée par l’Empire ottoman, la plupart des reproches que nous adressons au passé turc sont les résultats de l’encerclement et du démembrement que nous avons imposé à l’Empire. C’est nous qui avons jeté dans le monde ottoman l’idée nationaliste, avec les suites génocidaires que l’on sait, et une guerre civile qui dure de 1912 à 1921. Avant de leur demander de reconnaître un génocide planifié par le dernier gouvernement ottoman, nous devons reconnaître notre part de responsabilité dans l’affaire. C’est nous, Anglais, Français, Allemands, qui avons armé l’idéologie des « jeunes Turcs », mais aussi celle des nationalismes grecs, arméniens, kurdes, arabes, etc., et pour des motifs pas vraiment désintéressés. C’est nous qui avons orchestré la purification ethnique. Des Balkans au Caucase, ou à la Palestine, la question d’Orient n’a pas été vraiment résolue par nos arrogants traités de Versailles ou de Sèvres. Ce sont nos diplomaties et nos instructeurs militaires, depuis l’Allemagne de Bismarck jusqu’aux USA de la guerre froide ou d’aujourd’hui, qui n’ont cessé d’instrumentaliser l’armée turque dans leurs stratégies coloniales, pétrolières, ou impériales, et de muscler son régime contre tous les ennemis de nos « sociétés ouvertes ». C’est nous aujourd’hui qui sous-traitons aux pays de notre périphérie l’érection du nouveau mur, et la répression qui l’accompagne.

Et pourtant, cela fait des siècles que cette société anciennement urbanisée, pluri-religieuse avant tous les pays européens, fondée juridiquement sur la séparation entre le « canun » et la « shéria », ne cesse d’user ses régimes successifs, de les démocratiser. Si Mustapha Kemal Atatürk donne le droit de vote aux femmes en 1934, bien avant les françaises, c’est moins un coup de son génie personnel que le point où en était vraiment la société de son temps. Et lorsqu’elle accueille les artistes et les intellectuels grecs qui fuient le régime militaire, on ne peut pas dire que la Turquie de 1963, au moment du traité d’association qui la lie déjà à la CEE, soit moins démocratique que la Grèce des colonels, l’Espagne de Franco, ou le Portugal de Salazar. Mais nous avons la mémoire si courte ! C’est encore le régime des colonels qui déclenche, par son militarisme nationaliste, la crise de Chypre en 1974. Mais c’est toujours la faute aux turcs. Et si dans certains cas, au sud de l’Europe naguère, ou à l’est aujourd’hui, il fallait soutenir la démocratie encore fragile, cela fait 40 ans maintenant que nous exigeons de la Turquie une démocratie parfaite —comme elle l’est dans nos pays ! Une démocratie soumise à des normes qui ont d’ailleurs évolué entre temps (peine de mort, etc.). En faisant de la Turquie un pays frontière et militarisé de l’Occident, nous ne voyons pas que c’est un pays qui, loin de se rapprocher, s’éloigne peu à peu, et que cette dérive géopolitique et culturelle prépare des tremblements de terre et des fractures d’une gravité inédite.

Un problème en cache un autre

Dans le processus d’européanisation, nous avons forcé la Turquie en 1995 à une union douanière qui lui a coûté davantage que ce que l’Europe devrait reverser en 10 ans à la Turquie, si on restait aux mécanismes de compensation actuels, qui seront certainement révisés à la baisse. Mais c’était son ticket d’entrée, et il faut bien que les marchandises européennes circulent sans entrave ! Certes la Turquie est un pays de 70 millions d’habitants, bien plus lourd à avaler que le Portugal ou la Hongrie, mais c’est aussi un pays au dynamisme impressionnant, que l’Europe aurait bien tort de laisser à sa porte, se fermant ainsi la Mer Noire, le proche Orient et la Méditerranée orientale qui en sont l’environnement immédiat. Il ne faut certes pas hésiter à parler clair et à négocier très fermement certains points de la candidature turque, mais il ne faut pas que la démagogie émotionnelle de nos opinions fasse écrans aux vrais problèmes. C’est là mon second point : notre ignorance de la situation en Turquie nous empêche de soulever les vraies questions. S’il y a un problème avec l’économie turque, par exemple, ce n’est pas celui d’une horde de pauvres hères prête à déferler sur l’Europe, une Europe à vrai dire assez stagnante et peu attractive. C’est au contraire le mythe là-bas d’une croissance exponentielle, alors que la courbe démographique réelle est en train de rejoindre brutalement les moyennes européennes, et que les pollutions et déséquilibres écologiques vont bientôt s’avérer onéreux, sinon irrémédiables.

Autre décalage : nous ne cessons de rappeler à la Turquie la question kurde, alors que les nationalistes turcs envisageraient de plus en plus volontiers que la Turquie se sépare du Kurdistan pauvre, un peu comme les ligues lombardes voudraient laisser tomber l’Italie du sud. Il n’y a pas une seule question kurde d’ailleurs, car il y a plusieurs Kurdistans de langue et de religion différentes, et les populations sont beaucoup plus mêlées qu’on ne le croit dans chaque famille — au point que bien des Turcs immigrés peuvent en toute probité se dire Kurdes s’ils se trouvent ainsi mieux accueillis. Mais le nationalisme kurde, qui s’est constitué en même temps que le nationalisme turc au début du 20e siècle, n’est pas plus une chose à encourager que ce dernier, surtout sous la forme stalinienne qu’avait pris le PKK. L’intégration européenne serait la meilleure façon de consolider le fragile pluralisme linguistique qui s’est installé là-bas.

Reste la question de fond, la vraie question. C’est la question religieuse. C’est là que l’intellectuel français et protestant que je suis enrage. Car notre laïcité, à laquelle je suis tellement attaché, se révèle alors vraiment trop catholique ! Non au sens d’une foi catholique vivante, mais au sens d’une culture dominante, sécularisée, d’autant plus dangereuse qu’elle s’ignore elle-même. Mais regardez là de près, cette Europe qui ne veut pas de la Turquie : c’est un club chrétien, ou plus exactement un club « post-chrétien ». Nous ne concevons pas qu’il y ait d’autres voies vers la sécularisation, d’autres voies vers la distinction du théologique et du politique, que les formes prises par la laïcité française. Nous faisons de notre laïcité une sorte de lit de Procuste, nous coupons tout ce qui dépasse, tout ce qui bouge, c’est notre religion civile, une sorte de catholicisme en creux, bien jacobin, bien monarchique, bien français — un peu comme un certain fondamentalisme protestant en creux fait la religion civile américaine.

Évidemment, dans un tel club la Turquie ne saurait jamais trouver sa place. Aussi laïque soit elle depuis la révolution kémaliste, c’est à dire depuis 80 ans, elle ne le sera jamais assez. Pour se séculariser davantage, et sortir de l’ornière laïcs anti-religieux et religieux anti-laïcs (et anti-européens), la société turque a « inventé » un parti politique attrape-tout, une sorte de « démocratie musulmane », politiquement libérale et moralement conservatrice (l’UDF devrait connaître). Contrairement à l’image que l’on en donne parfois, non seulement ce parti n’est pas islamiste (en dépit d’une lamentable stratégie occidentale, l’Islam politique est en plein reflux en Turquie comme dans bien d’autre pays), mais c’est un parti sous la gouvernance duquel la société s’est plus rapidement « sécularisée » que sous la gouvernance laïque sourcilleuse de l’armée. J’appelle sécularisation le pluralisme réel de la société et la subjectivisation des croyances religieuses. Si nous pouvons demander quelque chose à la Turquie, c’est de mieux découvrir et protéger le trésor de ses minorités religieuses, chrétiennes de toutes sortes, juives, musulmanes aussi, qui en font, autant qu’un réservoir d’eau pour le Proche-Orient, une immense réserve de « mémoires » pour l’humanité. Or préserver ces patrimoines, cela suppose de favoriser une véritable liberté religieuse et une cohabitation de ces traditions dans ce qu’elles ont de plus vivant, de plus inventif.

Une Europe qui brise l’encerclement

Car c’est ici le véritable enjeu de notre question. Ce que dénote notre méfiance à l’égard de la Turquie, à ce niveau culturel et religieux, est très grave. C’est le manque d’une véritable confiance en nous-mêmes. Si nous aimions davantage nos propres racines, si nous avions davantage confiance en leur vivacité, nous redouterions moins l’invasion des autres. Comment saluer avec confiance la vivacité des autres cultures, si l’on n’a pas confiance en soi ? et comment ne pas haïr les autres, quand déjà on se haït soi-même. C’est aujourd’hui le plus grand danger. L’Europe n’a pas confiance en elle, elle ne s’aime pas assez. Bien des turcs partagent déjà cet euroscepticisme, probablement parce qu’il sont trop européens. Mais les autres, ils nous tendent une extraordinaire image de ce qu’ils croient être l’Europe. Ouvrons nos yeux, nos oreilles à tout ce qui se dit aux vraies frontières de l’Europe, tentons de faire crédit à ce que disent ceux qui veulent vraiment y entrer. On verra que ce n’est pas tant pour venir piller ce qui nous reste de richesse que par curiosité, au sens fort. Parce que l’Europe, même auto-détruite après la dernière guerre, reste une énigme, un mythe à déchiffrer, pour comprendre le passé du monde récent, et pour agir sur ce qui vient.

Sans la Turquie, l’Europe n’est qu’un club post-chrétien, un club de retraités de l’histoire. Sans l’Europe, le nationalisme turc, coupé d’une réouverture vitale de sa propre mémoire, peut devenir fou ; et l’Islam se durcit partout contre l’Occident, jusque dans nos banlieues. Le rapprochement de la Turquie avec l’Europe est l’occasion de desserrer l’étreinte du conflit entre une mondialisation obligée de se ranger derrière le pseudo-messianisme américain, et une insurrection derrière la bannière apocalyptique du néo-islamisme. C’est l’occasion de brouiller leurs cartes manichéennes, de ridiculiser le choc de leurs incultures. S’il s’agissait pour l’Europe d’arrêter sa frontière pour s’approfondir, c’est trop tard, c’est avant qu’il fallait le faire. La voilà maintenant dans l’obligation d’inventer autre chose. Mais elle est tellement intimidée d’elle-même ! En portant sa frontière plus loin elle ne ferait pas qu’éloigner les dangers, elle prendrait les moyens d’agir sur eux. Elle cesserait de subir sa frontière, elle la construirait. Elle pourrait même inventer une frontière telle qu’un pays puisse appartenir à l’Europe et ne pas lui appartenir. En s’inventant une nouvelle forme, y compris une forme élargie de laïcité, à la hauteur des défis contemporains, elle rouvrirait en elle d’autres passés insoupçonnés, elle rouvrirait dans le passé des possibilités enfouies.

Il m’est arrivé de rêver qu’Istanbul, déjà installée à la suite de Constantinople sur les décombres de Byzance, devienne le lieu de la réconciliation des monothéismes occidentaux et orientaux, comme elle fut jadis celui de leur affrontement. Il s’agit de créer ensemble un espace historique où la pluralité des mémoires, des récits et des appartenances soit non seulement autorisée mais installée. Car la réconciliation n’est pas la fusion : c’est la reconnaissance d’une irréductible pluralité des points de vue. Pour cette Europe hétérogène qui nous attend, pour cette société tissée de libres-attachements multiples, la ville du Bosphore n’est-elle pas emblème ? En déplaçant la capitale de l’Empire romain à Byzance, en la plaçant sur la frontière, Constantin brisait l’encerclement. Nous savons que c’est sur la frontière, et sur les positions marginales, que s’inventent les nouvelles figures d’institutions dont l’Europe a besoin. Le privilège d’Istanbul est de savoir que les grands empires, religions, langues, et cultures, sont périssables. C’est ce qui la rend extrêmement européenne. Oui, on peut rêver de placer l’une des capitales de l’Europe sur le Bosphore, comme l’un des foyers de notre ellipse.

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Sources

- Version originale complète d’un texte publié par le Figaro le 2 octobre 2004.

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