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« Je me prends pour une sorte d’oiseau »

mardi 27 mai 2008, par Enis Batur

Au milieu du mois d’avril, la ville d’Istanbul a été le témoin étonné d’une migration insolite. Istanbul est pourtant un véritable observatoire en la matière. Seulement, cette année, il s’agissait d’aigles et de faucons.

Le vrai festival pour le Stambouliote, c’est la migration des cigognes. Chaque année, au début du printemps et à la fin de l’été, il se produit dans le ciel, non loin des Îles des Princes, une époustouflante chorégraphie. Des dizaines de milliers de cigognes y tracent des phrases aussi longues que rigoureuses, dignes de celles d’un Proust : difficile de décrire un tel spectacle à qui n’y a jamais assisté.

Si je vous parle de ces mouvements migratoires, c’est qu’en réalité je me prends depuis longtemps pour une sorte d’oiseau, un oiseau parlant. Les grands conteurs de l’Orient ont toujours fait parler les oiseaux. Un catalogue volumineux, qui va d’Attar et de son simurg jusqu’à Sadeq Hedayet et son butimar pessimiste et renfrogné. Du reste, en est-il autrement dans la culture occidentale ? Esope, Aristophane, La Fontaine, François d’Assise, Saint-John Perse, Braque ou Messiaen : une liste tout aussi longue. Que je me prenne pour un oiseau, en somme, est-ce si étonnant ?

Mon prénom est Enis : un mot persan. Mon nom est Batur. Il provient, si l’on songe à Oulan-Bator, de l’autre bout de l’Asie. La famille de mon père a émigré de Crète pour s’installer à Istanbul au milieu du XIXe siècle. Du côté de ma mère, un homme et une femme, originaires de Shkodër et de Tirana, ont curieusement choisi de se fixer à Eskisehir, au milieu de la steppe anatolienne. Issu d’un très vieil empire qui s’étendait sur d’immenses territoires, mon pays regorge d’histoires de migration : donc, un pays d’oiseaux.

Dans la culture turque, la tente, la yourte, l’otag tiennent une place fondamentale. En très ancien turc, pour dire « maison » on employait le mot eb : de penser que cela correspond à mes initiales, un frisson me parcourt. La famille de mon père a fait construire à Istanbul deux pavillons ; celle de ma mère, une superbe maison de pierre à Eskisehir. Les communautés qui se mettent à construire sont résolues à briser la chaîne du nomadisme. De ces trois maisons, deux ont été démolies ; la troisième fut la proie des flammes avant ma naissance. L’une de mes idées fixes est de bâtir un jour de mes propres mains une cabane de fortune, en hommage au Cabanon de Le Corbusier à Roquebrune. C’est bien de savoir ce qu’on veut, certes, mais ne pas savoir où l’on souhaiterait vivre, se laisser gagner par l’esprit mobile du nomadisme, ne sert qu’à vous laisser en suspens. Le mieux pour moi eût peut-être été de concevoir une maisonnette d’oiseaux à installer dans son jardinet ou sur son balcon. Finalement, Heidegger avait raison : la vraie maison d’un écrivain, ce sont ses écrits.

- Derniers ouvrages parus :

D’autres chemins (Actes Sud, 2008)

D’une bibliothèque l’autre, (Bleu Autour, 2008)

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Sources

Source : Libération.fr / LIVRES, le samedi 10 mai 2008

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