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Istanbul, Reine Européenne de la Culture !

mardi 19 janvier 2010, par Aurélien Roulland

« Istanbul anlatilmaz, yasanir ! »
Istanbul ne se raconte pas, elle se vit.
Proverbe turc.

Istanbul ! La capitale des poètes, la Cité des Cités ! 13 millions d’habitants qui coagulent dans un organe vivant qui palpite sur 925 km2 entre ciel et terres. Entre Europe et Asie. Istanbul, des deux côtés de cette artère millénaire entre l’Univers et les hommes qu’est le Bosphore. Istanbul, ce cœur, ce poumon…

C’est qu’elle en a connu, la Belle, des péripéties épiques, depuis que le monde est monde et que l’Humanité est l’Humanité. Depuis qu’il y a peut-être 3000 ans, selon la légende, Byzas le Bien-aimé, petit-fils de Poséidon, l’aurait fait surgir des eaux... Istanbul qui, à travers les époques, de Byzance à aujourd’hui en passant par Constantinople, malgré les blessures de l’Histoire, a su garder intacte son âme de femme artiste et rebelle.

Alors bien sûr, il y a Istanbul, ce musée à ciel ouvert, où à chacun des pas que tu feras dans la ruelle la plus étroite, mécréant voyageur, tu buteras à chaque mètre contre un vestige, heurtant du pied une œuvre d’art multiséculaire.

Et bien sûr, il y a Istanbul la mystique. Celle dont les pubs de l’Office du Tourisme turc basé sur les Champs Elysées viennent te vendre le dialogue interreligieux jusque sur grand écran dans les couloirs de la Défense.

Il y a encore Istanbul la Moderne, avec ses gratte-ciel qui te rappellent que la Turquie reste, même en temps de crise, le pays avec la plus forte croissance d’Europe. Il y a Istanbul la francophone et la francophile avec toutes ses écoles françaises où l’on parle, Madame, Mösyö, la langue de Molière comme on ne l’apprend plus à Paris. Et Istanbul la jeunesse, avec ses enfants qui jouent à la balle dans la rue. Istanbul ses magasins de luxe et sa pauvreté, ses nuits soyeuses, ses discothèques, ses femmes… Ah ! Les femmes d’Istanbul !....

Mais Istanbul, pauvre fou, c’est bien plus que tout cela ! Istanbul ce sont les quelques identités culturelles et religieuses de Turquie qui se mélangent à la centaine de nationalités étrangères que la ville a happées comme un trou noir en son sein. Istanbul à chaque jour, à chaque heure, se revêt de 100 000 milliards de visages !

Et ne t’attends pas à voir la grotesque caricature de la femme ottomane soumise des livres d’Histoire que tu n’as de toute façon jamais ouverts ! Et ne t’attends plus à rencontrer les cartes postales surannées de tes médias ignorants qui t’en dépeindront une femme pauvre et timide ! Elle n’est la femme d’aucun homme, d’aucun Roi, d’aucun mendiant ! Istanbul, la plus belle de la galaxie, est une femme libre et insoumise ! Et tous les pauvres hères ayant voulu se l’approprier, poètes comme hommes d’Etat, ont terminé comme Icare, les ailes et les yeux brûlés par son soleil ! Istanbul, c’est Esméralda au Palais des fragrances océanes, c’est la Reine de Sabah quand elle danse au harem des étoiles !

Et d’ailleurs… moi-même, qui suis-je pour raconter Istanbul ? Misérable petit mollusque que je suis, tourmenté moi aussi par le tourbillon de ses lumières. Pour tout te dire, quand mes amis m’ont demandé pourquoi je n’écrivais pas un article pour célébrer Istanbul Capitale Européenne de la Culture, j’ai bien senti là, comme disait le Cyrano de Rostand à propos de sa Roxane : « Un danger / Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer / Un piège de nature, une rose muscade / Dans laquelle l’amour se tient en embuscade ! »

Alors oui, je te le hurle haut et fort de tout le sang de ma plume, cela fait deux jours qu’Istanbul est Capitale Européenne de la Culture, quand elle était déjà Reine de l’Univers. N’est-ce pas là, au fond, faire encore acte de crime de Lèse-majesté ?

Tout à l’heure je te disais qu’Istanbul était un poumon… mais au fond, peut-être que comme Gabin dans Un Singe en Hiver, moi aussi j’ai rêvé… peut-être que je ne suis jamais allé à Istanbul… que je n’ai fait que de me réveiller après avoir rêvé l’essence de la Vie… peut-être qu’à moi aussi c’est des vapes, comme ça, qui me reviennent… que j’ai simplement ouvert un livre de conte comme on croit ouvrir une encyclopédie… et Istanbul, au fond… « C’est peut-être rien qu’un rêve qui se jette dans la mer » !

Voici donc pour toi Istanbul, en offrande à ton sacre, ce poème que je t’avais écris il y a deux ans déjà…

La mémoire et le raki,
Le Bosphore, je l’ai dans les yeux
Calme comme le ney qui s’endort
Je pleure des türküs malheureux
De vers en verres en cornes d’or,
La mer noire, il faut la penser
Dans les voiles de la nuit qui tombe
Elle coule en anis étoilé
Des fraîcheurs bleues de catacombes ;
Je suis l’immense voie lactée
Cette infinité des épices,
J’exhale du cristal ensablé
La gloire de tes temps jadis
Comme Byzas le bien aimé
Petit fils de Poséidon
Jaillit la Cité des Cités
Des abysses noirs et profonds
Exhume la Thrace des mers
Où nous naviguions en eaux troubles
Conquérants des amours chimères
Les nuits où l’esprit se dédouble
L’Europe a commencé ici
A l’abris des souffles barbares
Caillots de lumières rubis,
Mourants aux plages de mes remparts
Je revois ces orgies de miel
Et ces mers d’or de céréales
L’esclave s’esclaffant au soleil
Du fruit oranger lacrymale
Ô l’Athènes des saveurs antiques
Ô Sparte des sacrifices passés
Vos grandeurs dés lors ont sombré
Aux miroirs d’océans mystiques
Et le pourpre d’ élans romains
Laissant les visages livides
La folie des temps justiniens
Qui se tramaient sous les chlamydes
Renais divine Théodora
Renais la catin de l’Empire
A Sainte Sophie il pleure parfois
Le murmure des derniers soupirs
Ô senteurs des splendeurs passées
Au ventre de ton firmament
Quand je voguais, alcoolisé
Ma semence de lion coulant
En méandres entre tes seins pâles
Noyant ton corps efflorescent
Je giclais en ivresses mâles
Et toi Théodora, mon sang
Les nazars boncuks éclatants
Constantinople déjà morte
Regardent passer les ottomans
Qu’on discerne la sublime porte
Allah tout puissant, protégez
Les chat-ires de l’Anatolie
Quand deux verres d’eau pour un meze
Dissimulent le lait interdit
Et j’humectais jusqu’à la moelle
Lors qu’on jouit dans les délices
Baignant au harem des étoiles
Et que les tulipes tapissent
L’aurore des fractales turquoises
Sur ce Bosphore marqué d’iris
D’où me douchent en lumières sournoises
Ces réminiscences de l’anis
Ce vent brûlant des Dardanelles
Dans les tranchées froides où j’afflue
Ces mains qui ont peur et m’appellent
Ces mains d’enfants tristes que l’on tue
Ce vent brûlant qui me remplit
Comme un reflet qui s’illumine
Comme un long feu d’artillerie
S’enflammant de comètes fines
Et dans mes transparences souffrent
Le poème de mes nuits revêches
Ce vent brûlant et qui s’engouffre
En défilés de gorges sèches
Il est mort, Kemal, c’est fini !
Ses yeux bleus désormais émergent
Du temps sur les murs de Turquie...
Quand l’ode du raki me submerge...

Villepreux dimanche 12 août 2007

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