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Ces Turcs qui n’aiment pas les döner kebab

lundi 22 février 2010, par Alain Mascarou

Alain MascarouDans D’Autres Couleurs, Orhan Pamuk regrette que son exigence d’universalité se soit heurtée aux préjugés occidentaux qui auraient longtemps cantonné à l’exotisme le futur Prix Nobel de littérature : « Quand j’écrivais sur l’amour, surtout à mes débuts, on disait que j’écrivais sur l’amour turc ». Pourtant, quand il se dit un écrivain « des marges de l’Europe », ne cède-t-il pas à une double tentation ? La première, celle de se définir par rapport à un regard extérieur, en l’occurrence celui d’une Europe amnésique et aux certitudes ancrées dans une absolutisation des frontières imposées en 1923 à Lausanne. Ainsi, un intellectuel turc n’aurait d’autre issue que de « tenter de faire sien l’esprit de l’Europe et se sentir ensuite coupable de ce mimétisme ». La seconde tentation serait de faire le jeu de l’européo-centrisme en ramenant la Turquie à une périphérie dominée par un Etat, une langue, une religion.

Sans doute la situation d’intellectuel excentré n’a rien de discriminant, de brillants exemples le prouvent, en Turquie comme ailleurs, et il arrive que la périphérie soit à l’avant-garde (Borges, ce « Jeune Turc » de la littérature universelle). Mais n’en déplaise à ceux qui les rejettent « en Asie Mineure » ou même à ceux de leurs concitoyens qui vivent leur expatriation de Turquie comme un noble exil, beaucoup de Turcs vivent en Europe sans se sentir ostracisés. Non qu’ils y aient trouvé l’hospitalité, mais parce qu’ils se sentent Européens. Faut-il rappeler que les thuriféraires latins de Mehmet II donnaient aux Turcs la même origine que Virgile à la fondation de Rome : Troie ? Qu’Istanbul s’est aussi appelée la Seconde Rome ? Que les monuments ottomans sont plus nombreux à Sarajevo qu’à Izmir ? Les frontières fixées en 1923 ont créé une Turquie aux frontières factices. En échange de la Macédoine Ataturk obtenait des territoires non turcs (Hatay, Kurdistan). Il en est résulté jusqu’à ces dernières années dans les milieux éclairés une hantise des séparatismes, vécue comme la menace d’une amputation, si forte a été ce que Stéphane Yerasimos appelle « la douleur des membres fantômes ». Mais même si la situation évolue aujourd’hui, c’est toujours au même consensus national que se heurtent, par exemple, les Chypriotes.

C’est aussi que Chypre a été jusque dans les années 1950 la miraculeuse survivance de cette symbiose séculaire dans laquelle ont vécu les pays ottomans (s’il faut rester en littérature, rappelons l’Espadon d’Osman Necmi Gürmen), et que cette enclave britannique a longtemps offert un démenti à divers nationalismes. Les Anglais venus à Chypre ont eux-mêmes été transformés par l’environnement culturel, qu’ils ont fait évoluer. Les Chypriotes ont grandi en se sentant Européens. S’agit-il d’une exception culturelle ? On pourrait le craindre, si grandes sont encore les résistances internes à admettre le pluralisme dans la langue même. Si Elif Shafak revendique, par exemple, le réemploi d’anciens mots ottomans, il reste à faire céder bien des barrières à l’intérieur du turc. C’est à quoi s’emploie aussi l’écrivain Mehmet Yashin, né à Nicosie en 1958, élevé en trois langues (turc, grec, anglais), dont il n’a paru à ce jour en français qu’une anthologie, Constantinople n’attend plus personne. Le formidable recul que lui donne le sentiment d’une identité piétinée par les impérialismes lui permet de consacrer son dernier recueil poétique à la filiation entre Sapho et Mevlana. Est-il besoin de le rappeler, l’islam en Turquie suit surtout une version turco-ottomane infiniment plus tolérante que celles du Pakistan et de l’Arabie Saoudite. On peut préférer, en tant que Turc, l’imam bayıldı au döner kebab.

Jusqu’à il y a une vingtaine d’années, l’exil turc le plus douloureux a sans doute été vécu de l’intérieur, quand il n’était pas redoublé par un auto-enfermement plus sévère encore, comme en témoigne l’œuvre de Bilge Karasu (1930-1995) qui n’est sorti que très tardivement de sa Nuit (c’est le titre d’un de ses romans) pour une reconnaissance aux U.S. Il n’est peut-être pas de pire marginalisation que celle que l’on produit soi-même. Le titre du premier roman de Mehmet Yashin, Soydaşınız Balık Burçu (Votre Expatriote du Signe Poissons), lui, désigne cet Européen rejeté d’Europe « en Asie Mineure » — extraterritorialisé, alors qu’en tant qu’écrivain turc Mehmet Yashin se réclame justement d’une « littérature mineure », c’est-à-dire d’une plurilinguisme en turc. Écrivain de la double peine, ou résolu à écrire seul son destin ? On préfère croire que la « zone d’Euro-littérature(s) » qu’il appelle de ses vœux permettra à chaque écrivain le dessin de ses frontières et le choix de ses couleurs.

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Sources

Alain Mascarou : enseignant, critique, traducteur, a contribué à La Turquie (Fayard, 2005, traduction en turc Türkiye, 2009) et Œdipe à Istanbul (édition bilingue français-turc, Les éditions des crépuscules, 2009)
alain.mascarou@wanadoo.fr

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