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Arpenter Istanbul en aveugle

Kolaj Istanbul ! à la Gaîté Lyrique, un entretien avec Serra Yilmaz et commentaires de Gilles Mardirossian

mercredi 7 septembre 2011, par Alain Mascarou

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Dans le cadre du programme Kolaj Istanbul ! présenté du 14 au 18 septembre au nouveau centre multi-média de la Gaîté Lyrique, prend place l’installation audio de Serrâ Yılmaz et de Gilles Mardirossian. La comédienne, cette année au jury de la Mostra de Venise, à laquelle Andrea Swich a consacré une étonnante monographie, Una donna turchese, et son complice, instrumentiste et compositeur, se sont mis à l’œuvre dès juin. Engagés dans une élaboration plus longue que prévue, dépassés par le côté poétique de leur projet, de plus en plus fascinant, axé sur les captations du son (à Istanbul ; à Paris : la voix de Serrâ), ils se sont aussi confrontés aux exigences du montage. Sur cette entreprise commune, Gilles Mardirossian précise sa démarche dans un texte auquel j’emprunterai quelques fragments, et Serrâ Yılmaz, une mèche bleu outre-mer dans les cheveux, se concentre sur mes questions, tout en suivant le trajet des bulles du bateleur de la piazza Beaubourg.

Le projet ? « Une proposition sensible d’un quotidien, celui de Serrâ Yılmaz à Istanbul, et de lieux de situation qui lui sont chers. Avec une déambulation parallèle de captation d’un « promeneur écoutant ».(G.M.) Et dans son texte de présentation, Serrâ s’adresse au public : »Et si vous deveniez des aveugles à qui Istanbul ne serait contée que par des sensations auditives…"
Deux approches conjointes, donc. Celle d’un créateur sonore séduit par l’exploration de ce territoire nouveau indéfiniment extensible de la mégapole, qui échappe à la mesure humaine, un découvreur happé par la sauvagerie d’espaces fractionnés dont seule rend compte l’oreille délivrée des plans-guides culturels, un capteur captivé par une écoute livrée aux brusques dérapages, aux rencontres improbables.
Et celle de l’habitante d’Istanbul, d’Özoğul sokak, à Cihangir, sensible de toujours aux paysages sonores et pas seulement à ceux de sa ville, dont une oreille moins accoutumée que la sienne lui a révélé, elle en convient, le pouvoir de dépaysement. Le promeneur-visiteur de l’installation l’entendra dire sa vie, son enfance, sa ville, converser avec Yiğit Bener sur la traduction qu’il a faite en turc du « Voyage au bout de la nuit », et lire en turc des fragments d’un récit de Hür Yümer. Il cèdera à la fascination d’une voix sombre et lumineuse, une voix accordée au projet, liée à la nuit, posée comme au bord du silence, tant elle éveille et ramène de lointaines harmoniques ; voix précise, obstinée, implacable, dévidant l’écheveau des récits de Cihangir, elle rend aussi immédiats et tangibles un passé en dérive, douloureux parfois, que son furieux goût d’aimer et de faire aimer.

ENTRETIEN AVEC SERRÂ YILMAZ
ET COMMENTAIRES DE GILLES MARDIROSSIAN

La voix revenue du vendeur de boza

- La crainte de ce tremblement de terre destructeur qu’est censé attendre Istanbul a-t-elle pu inspirer votre projet ?
Je n’éprouve pas de sentiment de menace, sinon à distance — sur place, non, un fatalisme : on ne prend pas de rendez-vous avec le séisme (S.Y.)

- Peut-on définir un « son istanbouliote » ?

L’Istanbul d’aujourd’hui est bien plus vaste que la ville traditionnelle, au point d’apparaître par moments sans limites. (G.M.) Illimité, oui, mais il y a la mer, les bateaux — et le son des mouettes : où que je sois, « la maison » (S.Y.)

- Peut-on parler d’un communautarisme sonore, d’une « partition » selon les quartiers ? À l’inverse, l’empiètement réciproque auquel la mégapole contraint ses habitants ne tend-il pas à l’indifférenciation ?

Oui, pour le communautarisme : c’est selon l’activité dominante de la rue ; certaines sont plus marchandes, d’autres plus artisanales (cordonniers, dinandiers…) Quant aux relations…, aujourd’hui, on observe une tendance des gens à se couper des autres : les traditions d’hospitalité entre gens du même immeuble sont en déclin, sans qu’il y ait « indifférence » (S.Y.) Les tracés territoriaux traditionnels se voient débordés de tous côtés par une prolifération sans ordre clair. Il en résulte une complexité à base de ruptures d’échelles et de transitions brutales (G.M.)

- De quelle façon les lois du marché déterminent-elles (ou non) la géographie sonore de la ville ?

Elles ont causé la disparition des « petits marchands ambulants », mais ont provoqué une résistance aussi : comme la réapparition les soirs d’hiver du bozacı disparu depuis une dizaine d’années. (S.Y.) L’apparent désordre spatial se voit encore renforcé par la montée en puissance de la mondialisation et des technologies de l’information. En induisant toute sorte de courts-circuits entre le proche et le lointain. Les îlots de prospérité communiquent les uns avec les autres plus facilement qu’avec leurs alentours immédiats. (G.M.)

- On a pu définir une « république mondiale des lettres », fondée sur des rapports de forces entre littératures dominantes et dominées. Peut-on transférer ce modèle à l’univers des sons, et en ce cas, l’espace sonore serait-il le lieu d’une résistance aux modèles occidentaux ?

La domination est plutôt interne : ainsi, un temps, la mairie de Beyoğlu a donné des instructions aux commerçants « en vue » afin de passer tel morceau ; un autre exemple : les éboueurs de Tünel furent dotés de véhicules diffusant du kanto (le bel canto orientalisé de la fin du XIX°) : « Beyoğlu gidersin… ». Et puis, saturant les rues, la violence des prières chantées à tue-tête. (S.Y.)
L’homme qui a dû inventer la ville pour humaniser une portion d’espace et y établir sa propre demeure, aujourd’hui semble en avoir perdu le contrôle et être submergé par sa démesure. Mais il reste l’homme et sa contextualisation dans la ville au milieu de l’indifférence du monde : nos récits et enquêtes peuvent révéler ce qui la constitue. C’est donc en arpentant des espaces choisis en épuisant ces lieux et ces espaces de vie urbains à la recherche d’énergies, de rencontres, de situations de vies que le sonore prend sens et permet d’établir une proposition plastique plus ou moins narrative de la ville. (G.M.)

Quatre espaces virtuels, et les mots de Serrâ

- En quoi la Gaîté Lyrique offre-t-elle un support spécifique ?

Le dispositif visuel comprend 3 écrans : au milieu, une carte avec les lieux d’enregistrement, à gauche, une déambulation dans la ville, à droite, des images du Bosphore vu de mon balcon. (S.Y.)
La relation à l’espace est aussi une composante déterminante de l’écriture de ce projet, la spatialisation du son selon une géographie de haut-parleurs du niveau 4 de la Gaité Lyrique divisé en 4 espaces virtuels inventés et perméables : un espace nuit, un espace intime du quotidien, un espace de la ville, et un espace du récit intime et musical (casques) juxtaposés avec des écrans sans rapport de sens. Travail d’immersion, de spatialisation et d’écriture à 3+1partitions orchestrées de manière simultanée qui évoluent les unes par rapport aux autres dans le même espace pendant 2 heures et demie. Ponctués de mots et de sensations sur sa ville de Serrâ et son identité de stambouliote. (G.M.)

Sur la piazza Beaubourg, les bulles forment un archipel mobile en expansion. Serrâ, qui éprouve un même sentiment d’appartenance envers la ville de la Mostra, se met à imaginer un même projet pour Venise : inviter à rêver une ville à travers les sons.

- Café Beaubourg, lundi 29 août 2011, par Alain Mascarou.


- Andrea Swich con Serrâ Yılmaz, Una donna turchese, Baldini Castoldi Dalai editore, Milano, 2009

KOLAJ ISTANBUL ! Gaîté Lyrique
Installation audio de Serrâ Yılmaz & Gilles Mardirossian
Mardi 14 septembre - Samedi 18 septembre / Espace d’exposition R
3 bis rue Papin 73003 Paris
Tarif : entrée libre - de 14h à 21h

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