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Alarga !

vendredi 26 mars 2010, par Alain Mascarou

Alain Mascarou, enseignant, critique, traducteur, rejoint l’équipe de rédaction de Turquie Européenne. Il animera la rubrique La Ligne des Orients (un emprunt aux Illuminations de Rimbaud « Derrière l’arête de droite la ligne des orients, des progrès. » « Mystique »).

Pour inaugurer cette rubrique, nous vous proposons un texte sur le roman d’Hélène Tayon, Alarga !, dont Turquie européenne s’est déjà fait l’écho, et qui sera présenté au Salon du Livre ce week-end.

D’un enfant « amoureux de cartes et d’estampes » à la victime d’un fait-divers parisien, des rives ottomanes du lac de Van au couteau d’un fanatique de l’ordre moral : c’est ce parcours énigmatique que tente d’élucider ce récit dont la linéarité n’exclut pas les ombres.

Comment se raconte une vie prise, parmi d’autres, dans « l’inextricable et l’inéluctable » (Yourcenar) ? La naissance d’Erkan Démir (1916-1970) à Bor, pendant que les loups donnent un assaut comme venu du fond des temps, pourrait être celle d’un mythe. Les circonstances de son assassinat relèvent, elles, du constat clinique sur l’après-68 et ce « soulèvement de la vie » que le destin d’Erkan incarne, au sens propre, tant l’écriture d’Hélène Tayon est des plus charnelles. Se défiant autant de l’épopée que de l’orientalisme (ou de l’occidentalisme), cette prose sensorielle, sensuelle, est avant tout un regard amoureux porté sur la vie organique, érotique, langagière. Justesse, rosserie, tendresse : un regard franc, dérangeant, au large des clichés.

Oui, la pornographie peut être le lieu du secret. Oui, Erkan, à distance, aura délivré à l’instar d’Ataturk les femmes de sa tribu, par les voies inattendues des appétits sexuels qu’il aura su libérer chez ses anciennes connaissances masculines venues le visiter dans son mystérieux exil parisien. Oui, les trajectoires les plus cocasses, comme celle du photographe de Bor, peuvent être porteuses d’éveil des mentalités. Et peu importe le français de fortune d’Erkan, tout pragmatique, il est lui aussi une création, telle la vie qu’il s’est construite comme à l’emporte-pièce, dans la rage d’avoir subi de plein fouet les pesanteurs des conventions sociales et morales alors qu’il était adolescent. Non qu’il voue aux gémonies ses années de formation : il y aura eu la rencontre d’un musicien errant et, par lui, la révélation vertigineuse de la transe des danses mystiques, danses de désir qui le font naître à lui-même. Chez Hélène Tayon, pas de folklore décoratif, ni de complaisances lascives à la Pierre Loti ; pas d’exotisme, mais la forge d’une altérité, si irréconciliable avec l’hypocrisie que c’est l’insoutenable regard d’Erkan qui va provoquer sa mise à mort — tant cet être de désir est aussi un être de refus de tout compromis, fût-ce avec l’espérance.

Et sans doute l’ironie du sort veut-elle que le meurtre d’Erkan, qui n’a pas daigné se garder de la jalousie, donne raison au geste inaugural du récit, par lequel, pour ne pas donner prise à l’envie, l’un des ses aïeux tranche la tête du jeune cèdre qu’il a planté, et dont il fait ainsi le totem, l’arbre aux vœux, de sa tribu.

Mais l’interrogation sur ce destin est surtout l’occasion de croiser imaginaires et langues. Et pas seulement cette interlangue de contrebande que s’est inventée Erkan, ou la double vision de son neveu à qui, surmenage oblige, l’une de ses plantureuses amies évoque un poisson des eaux profondes du lac de Van, pas moins, « un congre dans un fauteuil ». Mais l’on savourera aussi les hybridations désopilantes de ses visiteurs qui, dans leurs récits du voyage transforment La Coupole en Lakupol ou travestissent son intérieur parisien en « une espèce de sérail occidental »… Ce n’est pas le moindre des bonheurs de ce récit mené allegro, qui ne ménage pas les surprises (on pense à telle porte dérobée que l’on se gardera d’ouvrir pour le lecteur), soutenu qu’il est par une ardeur à vivre, à conter, à aimer.

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- Alarga !, Hélène TAYON, Les Ardents Éditeurs, 20 €

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