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À la recherche d’Aziyadé

lundi 25 juillet 2011, par Nathalie Ritzmann

« C’est donc vrai que je vais revoir Stamboul... C’est bien réel et prochain, ce pèlerinage auquel, depuis dix ans, je rêve... Depuis dix ans que les hasards de mon métier de mer me promènent à tous les bouts du monde, jamais je n’ai pu revenir là, jamais : on dirait qu’un sort, un châtiment sans merci m’en ait constamment éloigné. Jamais je n’ai pu tenir le solennel serment de retour qu’en partant j’avais fait à une petite fille circassienne, abîmée dans le suprême désespoir. »
Extrait de Fantôme d’Orient, Pierre Loti

Cela fait bien longtemps que je souhaitais aller à la recherche d’Aziyadé, ce Fantôme d’Orient qui révèle les talents de romancier de Julien Viaud, officier de marine, plus connu sous son pseudonyme de Pierre Loti.

C’est ainsi qu’un jour de printemps 2011, un ami m’accompagne sur les traces de la dernière demeure de Hatice, rebaptisée Aziyadé par celui qui ne l’oubliera pas jusqu’à son dernier souffle.

Munis de quelques précieuses informations quant à la localisation de la sépulture d’Aziyadé, décédée à l’âge de 21 ans, le 23 octobre 1880, près de trois ans et demi après le départ de Loti, ce n’est pas à dos de cheval ni revêtus d’un costume turc brodé que nous prenons la direction de l’ancien cimetière de Topkapı situé de l’autre côté des murailles de la péninsule historique d’Istanbul, mais nantis des appareils qui vont servir à immortaliser cette rencontre insolite.

« Aziyadé m’avait fait jurer aussi que je reviendrais avec ce costume-là, qu’elle le reverrait, et, depuis des années, je m’étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa tombe au cimetière. »
Extrait de Fantôme d’Orient, Pierre Loti

La chance nous sourit, l’entrée par laquelle nous accédons est la bonne. Les gardiens de cette immense région des sépulcres où des passagers vers l’au-delà résident depuis plus de six siècles nous emmènent sur notre lieu de rendez-vous.
La végétation est dense, les roses de velours qui ornent certaines tombes dégagent des fragrances délicates. Le chant des oiseaux et le martèlement du bec du pic épeiche sur les bois creux alentours, offrent une ambiance pleine de sérénité, presque joyeuse, malgré l’endroit.

« Je regarde autour de moi les tombes, les plus rapprochées et aussi les plus lointaines, cherchant et interrogeant les moins vieilles, celles qui sont restées un peu blanches et où brille un peu d’or, celles qui n’ont pas encore pris l’uniforme teinte gris roux de l’ensemble de tout cet immense ossuaire... Depuis bien des années, j’avais prévu, deviné cette promenade funèbre, tout ce qui est réel aujourd’hui... »
Extrait de « Fantôme d’Orient », Pierre Loti

Petite sépulture, difficilement repérable de l’allée principale, il faut enjamber plusieurs rangées de tombes pour découvrir, à l’ombre d’un arbre, celle que je voulais voir depuis si longtemps.

Arrivés sur place, nous nous asseyons près de la dernière demeure de la petiote, « qui a espéré pendant plus d’un an... quelque chimérique retour, avec un enlèvement peut-être... », aventure impossible à l’époque pour celui qu’elle aime. « Peu à peu, elle décline ensuite, perd ses couleurs de saine jeunesse, courbe la tête, se croyant oubliée et abandonnée d’âme pour toujours... »

Aziyadé, j’aimerais revenir te voir avec un bouquet d’immortelles aux couleurs vives et éclatantes et te montrer ces livres qui narrent ton amour impossible, mais je ne l’ai pas encore fait... Celui qui se rappellera de toi jusqu’à son dernier souffle, lui est revenu seul le lendemain.

« Je m’étends doucement et embrasse cette terre, au-dessus de la place où doit être le visage mort... Notre longue entrevue muette traverse des phases différentes, qui semblent de plus en plus nous rapprocher l’un de l’autre. Maintenant, je suis tout entier à l’impression que nos corps sont de nouveau presque réunis, après avoir été tant séparés, par les années, par les distances, par les courses à travers le monde et par l’indéchiffrable mystère qui enveloppait pour moi sa destinée à elle ; je sens que nous sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette terre, dans laquelle on l’a couchée sans cercueil. »
Extrait de « Fantôme d’Orient », Pierre Loti

Comme lui, nous sommes restés bien longtemps sur la tombe d’Aziyadé, plusieurs heures à vrai dire, au milieu de cet environnement bucolique offert aux sens des vivants.
Au moment de repartir, je demande à cet ami qui m’a accompagné la raison pour laquelle il a été aussi méditatif que moi à rester simplement autour d’une tombe aussi longuement. Il me répond : « Comme Loti, moi aussi je suis un grand voyageur et je ressens l’amour qu’il a pour cette femme... »

Avant de terminer cette visite hors du commun au royaume de l’au-delà et du souvenir, je souhaite prendre quelques photos de l’itinéraire à l’intérieur du cimetière menant à la tombe. C’est alors que cet ami, qui est dans le domaine de l’image, me propose de filmer ce cheminement avec mon appareil photo habituel.
De là est né ce court-métrage d’une dizaine de minutes qui m’a étonnée et bouleversée à la fois que je vous invite à découvrir ci-dessous :


A la recherche d’Aziyade par Natistanbul

« De cet instant, j’ai l’illusion délicieuse qu’elle sait que je suis revenu là et qu’elle a tout compris... »
Extrait de « Fantôme d’Orient », Pierre Loti

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