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Pierre Loti à Rochefort, le temple d’une vie - par Olivier Delahaye, Belin, 2014.

jeudi 19 mars 2015, par Sébastien de Courtois

Écrire du neuf sur Pierre Loti n’est pas évident, tant ayant été discuté, malaxé par des gardiens du temple soucieux de prés carrés. Si bien que l’on oublie parfois qu’il suffit de se plonger dans n’importe lequel de ses romans pour saisir la vitalité de l’écrivain ; tout le contraire d’un auteur momifié par le monde des lettres, même s’il aimait à se maquiller lourdement. D’un temple à l’autre donc, nous arrivons à Olivier Delahaye qui dédie un bel ouvrage illustré à la maison familiale de l’écrivain, à Rochefort. Loin des beaux-livres roboratifs, Le temple d’une vie est tout le contraire : un récit mené avec maestria – parfois prenant une tournure personnelle, des sortes de « biographèmes » à la manière de Roland Barthes, des incises de vérité –, pour un format souple et très abordable (12 euros). Une présentation audacieuse, pour un style qui ne l’est pas moins, et qui semble le mieux correspondre à l’esprit de Loti, sa légèreté, loin des cénacles et des théories théorisantes.

Pierre Loti à Rochefort, le temple d'une vie
Pierre Loti à Rochefort, le temple d’une vie
Olivier Delahaye
Crédits : Belin, 2014

Dès les premières pages, le récit d’Olivier Delahaye n’est pas classique. Il ose le « je » et la transgression qui l’accompagne : « J’erre dans la maison. Vide. C’est une journée de printemps. Seul, dans le silence de mes souvenirs. » Une conversation intimiste s’installe alors entre l’auteur et l’écrivain qui continue de hanter chacune des pièces. Un échange distant et respectueux, tant l’auteur montre au-delà de l’admiration, un véritable souci de compréhension. Nous ne sommes pas dans la fausse familiarité ni le tutoiement. L’auteur fait parler les pierres, les meubles, les bibelots, les anticailleries du monde entier à la manière d’un musée imaginaire. Si les livres de l’écrivain sont liés à sa vie – ses voyages et ses passions – nous comprenons vite qu’il en est de même pour cette maison : « On ne comprend pas l’intérieur qui semble si extravagant si on ne le relie pas à la vie de Pierre Loti qui a fait de cette maison le temple de sa vie. »

Olivier Delahaye joue avec les époques et convoque les fantômes : les parents, le jeune frère de Loti mort trop jeune, la prison du père, le conformisme protestant, le matriarcat dans lequel grandit le jeune homme. Une maison qui semble parfois avoir été un théâtre : « Si Rochefort a été son port d’attache, c’est surtout parce que sa maison était comme l’ancre de son existence. Une ancre qui plonge au profond de la vie de Julien Viaud et par conséquent de l’œuvre de Pierre Loti. » Les époques donc, et elles sont multiples. L’auteur jongle avec les dates et dérange une lecture trop confortable. Chacune d’elle apporte un souffle d’inspiration : 1966, une chanson de Polnareff, les demoiselles de Rochefort (1967) ; 1924 un an après la mort de Loti dans sa chère ville ; 1860, lorsque le jeune Viaud commence à écrire et à dessiner : « Il rédigeait une lettre à son frère Gustave au milieu de laquelle un dessin représentait le petit bassin bordé de rocaille qui occupe un bout de mur au fond de la cour. Julien a l’œil aiguisé et la main sûre et quand il ne s’amuse pas à dessiner des monstres et des créatures qu’il dit voir en rêve, il montre une sensibilité et un sens de l’observation remarquables pour un enfant de dix ans ».

Pierre Loti dans son salon arabe
Pierre Loti dans son salon arabe
Rochefort - France

Puis : 1876, la passion d’Istanbul qui entre en lui, la voix du muezzin qui s’élance des minarets d’Eyüp, les banquettes des maisons turques où l’on attend les invités, un lieu où il apprend le keyif : « Cette manière de se laisser envahir pas l’être et le néant, de ne rien faire, juste jouir du temps présent, sans chercher à le retenir, se laisser envahir par lui, la conscience endormie et les sens en éveil, voir, entendre, sentir, respirer… » Nous sommes ainsi lancés dans un tourbillon, une sorte de machine à remonter le temps – mais qui n’en est pas une. C’est cela qui fait la singularité de cet exercice littéraire. L’auteur se permet une incise : « Je pensais à mon propre père et à l’ambivalence de nos sentiments devant les échecs ou les errements de nos parents (…) Peut-être les erreurs de son père ont-elles libéré Julien. Le monde merveilleux mais confiné dans lequel vivait le petit prince, s’est fissuré pour lui ouvrir les portes d’un monde beaucoup plus vaste. » Les exemples de cette sorte pourraient être multipliés sans déranger, ni encombrer. Un regard sans jugement. Comme l’est encore cette remarque liée à la colonisation – au détour d’un paragraphe qui mérite un arrêt : « Il y a eu de tout aux colonies : des petits et des grands Blancs que l’esclavage n’aurait pas gênés et qui en perpétuaient certaines pratiques (…), des amoureux des pays et des peuples colonisés, des pauvres gens qui cherchaient des conditions de vie un peu meilleures, des aventuriers, des colons, vous, moi… »

Julien Viaud fit son premier voyage de marin à 19 ans pour l’Algérie, son seul et unique port d’attache sera au long de sa vie sa maison familiale. Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est elle qui lui permit de tenir et de revenir à chaque fois. Une maison d’abord où règnent des femmes omnipotentes, une maison où chacun se trouve une place. À chaque escale, à chaque solde, le jeune homme règle une partie des dettes paternelles – ruiné – et rachetait la demeure à sa mère. Chacune des pièces prendra la couleur d’un continent, le salon turc d’abord où il a disposé les objets de son amour avec Aziyadé, dont une réplique de la stèle funéraire de cette dernière qu’il fit faire en 1904. Puis une mosquée au second étage, l’une des premières mosquées de France selon Olivier Delahaye. Une fantaisie ? Il était tombé amoureux de la civilisation ottomane «  qui correspondait à sa sensibilité profonde » et dont la mosquée était le symbole. On apprend aussi que certains soirs, il arrivait que du haut du petit minaret : « l’un de ses marins-serviteurs lance l’appel à la prière, faisant ainsi concurrence aux cloches des églises de la bonne ville de Rochefort », puis suivent une salle chinoise, une pagode japonaise, une immense salle Renaissance, avec une cheminée monumentale et des tapisseries montrant l’histoire de Constantin d’après les dessins de Rubens. « Sa maison n’était pas un décor, mais un lieu sacré dont chaque pièce, chaque meuble, chaque objet, chaque lumière, chaque onde invisible participaient d’un rituel qu’il avait organisé tout au long de son existence dans cette maison qui était en fait le temple de sa vie. » Un texte d’où il ressort une élégance rare qui devient une exception dans ce genre d’essais où les spécialistes ont eu trop à dire. Un texte d’où Loti ressort grandi et touchant. Un véritable hommage.

Sébastien de Courtois .

Pierre Loti à Rochefort, le temple d’une vie, Olivier Delahaye, Belin, 2014.

Maison de Pierre Loti
Maison de Pierre Loti
Cahier Photo
Crédits : Olivier Delahaye
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