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Turquie : Les noms des villages arméniens disparus lus au square Sultanahmet

jeudi 9 mai 2013, par Ayşe Günaysu

Istanbul- Nous sommes le 24 avril 2013, square Sultanahmet à Istanbul. Des personnes se sont réunies devant le Musée des Arts Islamiques de Turquie qui en 1915, servait de prison et où furent détenus les intellectuels arméniens avant qu’ils ne soient envoyés à la mort. Mais quelque chose de très inhabituel se passe. On entend, annoncés dans un haut-parleur, des noms arméniens. Ce sont les noms de villages arméniens. La voix dit : “ Province du Vaspouragan... Avants... Lezk... Shabaghi... Akhzia... Shoushants... Kouroubash... Gentanants... Pertag... Dzevestan... Ardamed... Tarman... Vosgepag...

Il y a sur les murs des grands panneaux portant ces noms et les provinces ou les districts auxquels ils se rapportent. Des gens arrivent et prennent des photos. Je reconnais quelques uns d’entre eux, Arméniens venus de l’étranger en délégation pour visiter Istanbul au cours des cérémonies de commémoration, prenant des photos de ces noms d’une province en particulier. Je devine que ce sont les provinces de leurs ancêtres.

Eren Kerskin commence à parler tandis que le son et les voix s’atténuent.

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24 avril 2013, Sultanahmet, Istanbul - Panneaux avec la liste des villages arméniens disparus

“ Ces noms que vous entendez à présent sont les noms de villages arméniens d’Asie mineure avant 1915, ainsi que celui des provinces et des districts auxquels ils appartiennent - au total 2 300 localités. En fait, il y en a d’autres. Le travail de compilation des noms de toutes les localités arméniennes avant le Génocide est toujours en cours. Notre invité, l’historien Ara Sarafian, directeur de l’Institut Gomidas de Londres, vous donnera plus de détails sur ce travail.

“ Les noms que vous entendez en ce moment constituent la preuve tangible du Génocide. Les communautés arméniennes qui vivaient dans ces villages ont été anéanties. Ils ont changé ces noms. Quelques uns d’entre eux ont été purement et simplement rayés de la carte, d’autres ont servi à des nouveaux occupants. “ Nous avons voulu que ces noms résonnent dans nos oreilles. Nous avons voulu qu’ils pénètrent profondément dans nos âmes. Ici, sur ces panneaux, vous pouvez les voir. Vous pouvez vous approcher et les lire un par un. Ce sont des communautés arméniennes disparues. Nous voulons que le peuple turc se rappelle de ces noms et ne les oublie jamais “.

Le volume augmente à nouveau, et nous écoutons les noms des villages disparus pendant encore cinq minutes.

Quand la mort est une délivrance

Keskin continue, “ Le Génocide a mis fin à l’existence de la société des Arméniens et d’autres peuples chrétiens de ce qui est à présent la Turquie, en n’annihilant pas seulement leur vie, mais aussi leurs institutions, leurs organisations sociales et culturelles, leur héritage national, leur civilisation, jusqu’aux traces même de leur existence.

“ Un génocide, ce n’est pas seulement un massacre. Un génocide, c’est la déshumanisation des personnes au point que la mort devient pour eux une délivrance, qu’ils la désirent pour mettre un terme à leurs souffrances. Mais le génocide, ce n’est pas seulement condamner des gens à être soumis à des conditions inhumaines. C’est aussi un énorme pillage, un vol à grande échelle des richesses créées pendant des générations par le talent et le dur labeur.

“ Et le génocide continue encore de nos jours. Il continue à travers sa négation. Il continue avec les mensonges cyniques et éhontés jetés à la face des gens. Il continue avec la haine et l’hostilité dirigée contre les Arméniens et les autres non-Musulmans de Turquie. Il continue en terrorisant les Arméniens à Samatya par les attaques brutales de vieilles Arméniennes, les enfants de survivants du Génocide. Il continue avec cet environnement qui empêche les Arméniens de se sentir en sécurité en Turquie. Une démonstration dramatique a eu lieu avec Sevag Sahin Balikci, abattu à Batman, en Turquie, alors qu’il faisait son service militaire dans les forces armées turques, le 24 avril 2011, jour de la commémoration du Génocide arménien, et le jour où la justice a jugé que c’était un accident.

“ Nous, les défenseurs des droits humains, nous le répétons une fois encore : reconnaissez officiellement le Génocide ! C’est un appel au gouvernement de la République de Turquie, et aussi au public turc. Rendez les propriétés saisies pendant et après le Génocide aux descendants de leurs propriétaires. Réparez tous les dommages matériels et immatériels qui ont été faits. Reconnaissez les droits des Arméniens dispersés à travers le monde - leur droit légitime à leur patrie !

“ Sans reconnaissance du Génocide, sans confrontation avec les crimes commis, pas de paix, pas de démocratie réelle, pas de justice possible dans ce pays.

“ Refuser de reconnaître ce Génocide est une confirmation que d’autres génocides sont possibles.

Nous demandons en conséquence une fois de plus que les autorités turques mettent un terme à la négation du génocide ! Nous voulons que JUSTICE soit faite ! “

Ara Sarafian s’est ensuite exprimé en arménien, avec traduction simultanée en turc par un jeune Arménien, membre du groupe socialiste arménien Nor Zartonk. Il a parlé de la vanité de la négation du Génocide, en face des simples faits, il a parlé du nombre croissant de gens qui se joignent à la commémoration du Génocide en Turquie, de sa visite à Diyarbakir et de ses rencontres avec les personnes là-bas - de la vérité que beaucoup y connaissent à propos du Génocide, et comment l’un d’entre eux a parlé de la façon dont son grand-père avait pris part aux massacres.

Le “Seyfo“ commémoré publiquement pour la première fois

Pour la première fois, le Seyfo, le Génocide assyrien, a été mentionné dans les commémorations en Turquie, et pour la première fois un Assyrien, représentant la Fédération des Jeunes Assyriens de Suède, a fait un discours lui-aussi. Évoquant le présent “ processus de paix “ en Turquie qui pourrait mettre fin à la guerre entre l’armée turque et le PKK, il a dit : “ A notre déception, ces crimes contre l’humanité commis sur les peuples anciens d’Anatolie ont été constamment niés par tous les gouvernements jusqu’à ce jour. Il est clair que la recherche de la paix actuelle sera vaine sans une confrontation avec le passé. Un état de paix fondé sur la foi et sur la religion laisserait pendre une épée de Damoclès sur divers peuples, comme cela était le cas au cours des événements du passé. Une paix réelle n’aura de sens que dans la mesure où elle sera construite non pas sur une foi commune mais sur les valeurs de l’humanité “. Son discours était traduit en langue assyrienne par l’un de ses amis. C’était la première fois que l’assyrien était entendu par les personnes réunies pour la commémoration du Génocide.

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Commémoration du génocide arménien le 24 avril 2013 à Istanbul, place Taksim

Le co-président de l’organisation d’Istanbul du Parti Kurde pour la Paix et la Démocratie a fait ensuite un discours, reconnaissant la part prise par les Kurdes dans le Génocide. “ Comme Kurde et comme responsable politique kurde, je demande encore et encore pardon aux Arméniens et aux Assyriens pour le rôle que les Kurdes ont tenu dans le Génocide “ a-t-il déclaré.

Une autre personnalité kurde, le propriétaire de la maison d’édition Peri qui publia un livre sur Antranig Pacha, a dit dans son discours condamner ceux des Kurdes qui ont coopéré avec le gouvernement central et qui ont pris part aux massacres et au pillage du patrimoine arménien.

Un communiqué de presse du Nor Zartonk a également été lu par un jeune Arménien membre de ce groupe.

Une délégation internationale était elle aussi venue à Istanbul cette année dans le cadre du programme développé ensemble par l’association turque “ Dire non au Racisme et au Nationalisme(Durde), et par les Militants Européens du Mouvement Contre le Racisme (EGAM) et l’UGAB. Le président de l’EGAM, Benjamin Abtan a fait une courte déclaration exprimant la solidarité de son association avec la lutte contre le négationnisme en Turquie.

Après la commémoration, la délégation et les participants à la manifestation se sont rendus au Cimetière Arménien de Sisli et sur la tombe de Sevag Sahin Balikci.

Avant la commémoration place Sultanahmet, Ara Sarafian, en compagnie d’autres personnes, s’était rendu sur la tombe d’Ali Faik Bey (Ozansoy), gouverneur de Kutahya qui avait refusé d’obéir à l’ordre de transfert forcé donné par le gouvernement central et y avait protégé les Arméniens.

A 18h30, la manifestation de Durde a commencé sur la place Taksim. Ils étaient plus nombreux - au nombre de 1 000 environ - qu’à Sultanahmet, où ils étaient environ 200. De la musique arménienne était jouée pendant la manifestation, et des extraits des mémoires d’un certain nombre d’intellectuels arméniens arrêtés le 24 avril 1915 ont été lus, et un communiqué de presse a été lu, condamnant le Génocide.

Commémoration à Diyarbekir

Diyarbekir et la seule ville en Turquie qui reconnaît officiellement et publiquement le Génocide arménien. “ Les deux manifestations, celle accueillie par l’Association des Membres du Barreau de Diyarbekir et la commémoration organisée par la municipalité par le maire Osman Baydemir, ont été très impressionnantes et productives “, a déclaré Sarafian. La commémoration a eu lieu sur le pont du fleuve Tigre, là où les Arméniens ont été massacrés. Les participants ont envoyé des fleurs dans la rivière en mémoire des victimes. Sarafian a été profondément ému pas seulement par la sincère volonté de la municipalité, par le maire Baydemir avant tout, mais aussi par la volonté spontanée des Kurdes de faire face à la vérité. “ Nous ne devons pas considérer comme vaine la promesse de Osman Baydemir d’ouvrir largement la porte aux Arméniens, et il nous faudra trouver des moyens nouveaux pour renforcer ces liens avec Diyarbekir et pour transformer ces possibilités en réalité “, a-t-il déclaré.

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Sources

Names of lost armenian villages read in Istanbul’s Sultanahmet Square
asbarez.com - Par Ayse Gunaysu - Traduction Gilbert Béguian - Publié par les Nouvelles d’Arménie en ligne le dimanche 5 mai 2013

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