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Développement considérable du réseau des écoles turques à l’étranger

vendredi 1er juin 2012, par Sophie Gauthier

Même les trams qui emmènent les touristes vers les mosquées Hagia Sofia et Sultanahmet en font la publicité : les olympiades internationales de langue turque commencent cette semaine, à Istanbul et Ankara principalement, mais aussi dans trente-neuf autres villes de Turquie. A cette occasion, pas moins de 1 500 étudiants, venus de 135 pays différents, se livreront à des compétitions de chant et récitation de poésie turcs, sur 65 scènes installées à travers le pays. Un événement de taille.

Ce dernier, qui n’existait pas il y a dix ans et n’avait rassemblé pour sa première édition en 2003 que 62 étudiants et 17 nationalités, a de fait gagné en importance au fil des années. Ali Ursavaş, directeur de l’Association Internationale pour l’Éducation Turque (TÜRKÇEDER) en charge de l’organisation des festivités, explique d’ailleurs que le choix d’occuper cette année des stades plutôt que des installations fermées est motivé par la nécessité d’accueillir un public toujours plus nombreux. Près de 600 000 visiteurs sont ainsi attendus au festival culturel qui se tiendra les 1er et 2 juin au Centre Expo d’Istanbul, soit environ le double du nombre des personnes qui s’y étaient rendues l’an passé.

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Olympiades Internationales de la Langue Turque

Cet indéniable succès ne se limite pourtant pas à l’inscription réussie d’un événement à l’agenda culturel chargé d’Istanbul. Il est aussi et surtout celui de la diffusion de la langue turque à l’étranger, à travers un réseau d’écoles développé depuis les années 1990 sous la férule d’entrepreneurs turcs, proches du mouvement de l’imam-prêcheur désormais internationalement connu, Fethullah Gülen (voir notre édition du 23 août 2010 pour une présentation du mouvement et de son action éducative : « Une stratégie commune entre l’AKP et le Mouvement de Fethullah Gülen en Afrique subsaharienne ? »).

Alors que ce mouvement est matière à polémique à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières turques (voir les articles du New York Times et du Herald Tribune publiés en avril dernier [1]), notamment en raison de son manque de transparence, la multiplication des écoles constitue elle-même une question controversée. A travers elle, les doutes nourris sur les véritables visées du mouvement [2] le disputent à une rhétorique des bons sentiments utilisée par l’ensemble des acteurs de ce développement.

A l’avant-scène, une activité éducative et humaniste, déployée à l’échelle internationale. Les étudiants qui se rendent cette année aux olympiades ont pour charge de diffuser un message de « fraternité, de solidarité et d’amour à travers le monde », le tout sous un slogan particulièrement rassembleur « main dans la main pour l’humanité ». Issus de ce millier d’écoles implantées à travers le monde, ils sont en outre, chacun dans leur pays d’origine, les ambassadeurs d’une culture et d’une langue qu’il s’agit de propager le plus largement. Habibullah [3], jeune étudiant afghan invité à l’édition 2012, qui souhaite voir le turc devenir une langue universellement parlée au même titre que l’anglais, l’a bien compris.

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Fethullah Gülen

Dans les coulisses, des investissements stratégiques qui, au départ directement commandés par F. Gülen à ses disciples, sont à présent le fruit d’initiatives individuelles et spontanées, portées par des entrepreneurs turcs conservateurs heureux de mettre leur argent au service de leurs valeurs. Alors que l’Asie centrale et le Caucase, du fait de leur proximité historique et géographique, représentaient une priorité, les autres régions que sont l’Asie du sud-est, les États-Unis et l’Afrique ont également rapidement été ciblées. Souvent ouvertes avec l’intention de concurrencer les établissements publics existants, elles se construisent une très bonne réputation via leur spécialisation dans un enseignement des sciences et des langues. C’est ce que met en valeur, Yadigar Muhammed [4], en expliquant que « [ses] parents [l]’ont envoyé au Collège Isik car c’était l’école offrant l’éducation de meilleure qualité en Irak. » Hormis aux États-Unis où elles appartiennent à la catégorie des Chartered schools, financées par des fonds publics, ces écoles exigent en conséquence des frais d’inscriptions élevés et visent plus particulièrement des enfants issus de milieux sociaux aisés.

Dans le parterre des critiques, des suspicions quant à un agenda religieux et politique. Bien qu’aucune de ces écoles ne soit religieuse en tant que telle, la religion ne faisant presque jamais partie des programmes d’enseignement, une socialisation par l’Islam tel qu’interprêté par Fethullah Gülen est clairement mise en œuvre à travers l’enseignement d’une éthique et l’organisation d’activités extra-scolaires. Le mode de fonctionnement des établissements Gülen en Turquie (foyers pour étudiants, classes préparatoires à l’examen d’entrée à l’université), où s’exerce une forte pression des pairs pour l’observance d’une morale religieuse stricte, laisse en outre des doutes quant à l’absence de toute idéologie dans ceux situés à l’étranger.

S’il est difficile d’établir avec certitude le caractère missionnaire de ces écoles, il ne fait en revanche aucun doute qu’elles participent à la formation de générations qui, étant donné leur milieu social (forcément favorisé pour être en mesure de régler les frais d’inscription) et leurs qualités académiques, devraient être amenées à prendre une part active dans la construction du futur de leur pays. En s’attachant leur fidélité, ces écoles travaillent directement à la construction d’un réseau de solidarité favorable à la Turquie à l’échelle internationale. Car les ouvertures de ces écoles, loin de constituer des actes isolés, font en réalité partie d’une implantation par étape et pour le long terme d’une présence turque dans un pays. L’exemple africain en particulier (voir notre édition du 23 août 2012 : « Une stratégie commune entre l’AKP et le Mouvement de Fethullah Gülen en Afrique subsaharienne ? ») le montre avec l’ouverture d’une ligne aérienne et d’une ambassade qui accompagne systématiquement celle d’un établissement. La création d’une école signifie aussi l’arrivée de professeurs de Turquie – ce qui est critiqué aux Etats-Unis (voir la décision récente de l’Etat du Tennessee de limiter le nombre de professeurs étrangers exerçant dans les chartered schools) [5].

Quelque soit la part de vérité dans les allégations formulées pour ou contre l’action du mouvement, il reste que celle-ci se décline maintenant dans un nombre impressionnant de pays et acquiert une visibilité croissante. En seulement dix ans, plus d’une centaine de nouveaux pays a accueilli une école Gülen, le nombre d’étudiants à même de concourir en langue turque a été multiplié par près de 24.

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Sources

Article original publié sur le blog de l’OViPoT le jeudi 31 mai 2012 sous le titre : « Ce que les Olympiades internationales de langue turque disent du réseau des écoles turques à l’étranger »

Notes

[2Qui s’étaient considérablement accentués à la suite de la mise en ligne en 1999 d’une vidéo dans laquelle F. Gülen appelait ses fidèles à la patience en leur recommandant de « remonter dans les artères du système sans que personne ne s’aperçoive de votre existence jusqu’à ce que vous atteigniez tous les centres du pouvoir, jusqu’à ce que les conditions soient réunies ».

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