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Turquie : une classe moyenne en quête de représentation politique

vendredi 25 mai 2007, par Ismet Berkan

© Marillac et Turquie Européenne pour la traduction

© Radikal, le 15/05/2007

Moi j’appelle cela le paradoxe de l’AKP. Et je vais tenter de m’expliquer : tous les partis politiques de centre droit parvenus au pouvoir depuis les années 50 en Turquie (et soit dit en passant qu’en dehors de très courtes et périodes de crise, le pouvoir leur est toujours échu depuis cette époque) ont tous été des partis parapluie.

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Et ces parapluies de comprendre et recouvrir tout le cercle de ceux désirant capter une part plus importante de la prospérité (de la rente en fait). Pas forcément un cercle extérieur et rural, mais également l’ensemble de ceux qui ne pouvaient pas, en ce lapse de temps, couper les liens qui les reliaient à leurs origines provinciales et locales et ce, malgré le fait que l’urbanisation ait pu leur octroyer une amélioration de leur niveau de vie.
Bien évidemment qu’à mesure que les vagues d’urbanisation aboutissent en une adaptation progressive aux modes de vie urbain (et ce processus n’est pas aussi rapide qu’on le pense ; il est même lent et très lent), le champ de couverture du vieux parapluie tend à se restreindre.
Hier ce parapluie était tenu par le Parti Démocrate (Menderes) ; il fut ensuite transmis au Parti de le Justice (Demirel), puis à l’ANAP (Özal), puis enfin partagé entre ce dernier et le Parti de la Juste Voie (Demirel, Tansu Ciller). Aujourd’hui, l’essentiel de ce rôle est dévolu au Parti de la Justice et du Développement (AKP, Erdogan : le fait que l’AKP ait été fondé dans la lignée de succession d’un parti islamiste ne change rien à l’affaire parce que tous les partis précédents de Menderes à Ciller en passant par Özal et Demirel étaient tous, dans une certaine mesure, inspiré par des sentiments religieux).
Mais il faut noter que le succès de l’AKP dans son exercice du pouvoir ne contribue pas peu à réduire la voilure du parapluie. Parce que l’AKP est devenu le parti de centre droit qui a permis de développer le mieux et le plus rapidement les revenus de ce groupe social aux revenus moyens, ce groupe (une classe ?) que nous pourrions très bien qualifier de classe moyenne.

Le graphique suivant est tiré d’une intervention du Ministre de l’Economie, Ali Babacan. L’objectif de Babacan était de présenter les réalisations du gouvernement auquel il appartient. Ce graphique nous permet de mesurer les augmentations de revenus par groupes (représentant des tranches de 5 % de la population classées selon l’échelle des revenus, des plus faibles aux plus élevés).
Les 5% les plus riches n’ont pu accroître leurs revenus que d’un niveau sensiblement inférieur au taux d’inflation cumulé sur ces 5 années ; ce qui signifie en définitive qu’ils ont vu leurs revenus baisser. Mais tous les autres groupes ont vu, pendant le même temps, leur revenus augmenter d’une proportion supérieure à l’inflation. La « masse » de cette représentation graphique se situe en plein milieu de celui-ci, c’est-à-dire en plein sur les groupes de revenus moyens, ce que l’on peut appeler la « classe moyenne ». Une autre leçon que l’on peut tirer de ce graphique se tient dans l’amélioration relative concernant la répartition des revenus. Et en effet, le coefficient de Gini qui, en économie, est l’un des indicateurs permettant d’évaluer la « justice » de la répartition des revenus, est passé de 0.44 en 2002 à 0.38 en 2005, ce qui ne manque pas de traduire une certaine amélioration (selon le coefficient de Gini, plus on se rapproche de 0 plus l’équité est respectée dans la redistribution des fruits de la croissance).

Stabilité économique et classe moyenne

On pourrait ainsi décrire la situation : la crise de 2001 a assurément touché toutes les couches de la population mais surtout les hauts niveaux de revenu, et les 20 % récupérant la plus grande part de la croissance nationale. Et l’on ne serait pas dans le faux en disant qu’à mesure que s’estompaient les conséquences de la crise, ce sont les groupes à haut revenu qui s’en sont le moins bien remis quand les couches de revenus moyens s’en sortaient bien mieux.

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Et c’est ici précisément que commence le paradoxe dit de l’AKP. Dès les élections locales et municipales de 2004, j’avais évoqué dans ces mêmes colonnes la possibilité pour l’AKP de voir son opposition politique remise en selle par la grâce même de ces succès sur le front économique : stabilité économique et baisse de l’inflation. Et c’est bien ce qui se passe aujourd’hui. Les groupes sociaux qui, par le passé, du fait de la crise et de ses conséquences ne détenaient pas un grand nombre de possibilités et d’alternatives politiques, se décident aujourd’hui à manifester contre l’AKP en descendant dans la rue.

Les sociétés pauvres sont plus enclines au totalitarisme. Les sociétés plus ou moins riches sont , quant à elles, plus portées vers la démocratie et le pluralisme. Par rapport à aujourd’hui, la Turquie de 2002 était bien plus pauvre, et l’opinion ne s’est intéressé en fait qu’à la possibilité de faire sortir des urnes une majorité homogène et bâtie sur un seul parti, sans trop se poser la question de savoir ce qu’il en était des 45 % de l’électorat non représenté dans cette assemblée nouvellement élue. Mais aujourd’hui, avec une moindre pauvreté, nous voilà soucieux justement et légitimement de ce qu’il peut advenir de cette part importante de l’électorat.
Et si nous rapprochons les évolutions en termes de répartition des richesses de celles enregistrées sur le front démographique, un tableau particulièrement intéressant nous est alors proposé : il s’agit peut-être bien de la première fois dans toute l’histoire de la République que les paysans et les autres groupes à bas revenus de la société turque sont en train de perdre la majorité sociologique ; alors que les groupes les plus riches et surtout les groupes de revenus intermédiaires prennent peu à peu l’ascendant.
Et l’AKP qui, fondamentalement est un parti à la fois rural / provincial, un parti des masses périphériques, même s’il venait à remporter encore une fois les élections en juillet prochain, ne peut être appelé, sous son état actuel, qu’à ne plus exercer qu’une seule mandature.
Car la suite appartiendra alors à de véritables partis social-démocrate ou démocrates conservateurs parce que dans une certaine mesure la course à la saisie de la rente et des fruits du changement et du renouveau devrait peu à peu se stabiliser et que la majorité de la société turque plutôt que de se lancer à l’aventure accordera la priorité à la préservation de ces acquis.
Et bien évidemment que dans le même temps, même si la religion, les valeurs culturelles et les structures sociales sont maintenus comme des références et le fond de certaines sensibilités, elle quitteront le champ des revendications politiques prioritaires ; parce que si la société peut se “crisper » sur ses valeurs religieuses et traditionnelles, dans le même temps, elle s’ouvrira nécessairement au reste du monde et les tensions que l’on connaît sur la base de la laïcité seront amenées à se détendre progressivement. D’ailleurs, l’AKP tente aujourd’hui, dans toute la mesure du possible d’éviter de telles querelles : mais demain il ne pourra plus être source d’aucune tension sur ce sujet ; et quand bien même chercherait-il à le demeurer coûte que coûte alors il se marginaliserait.

Je pense que tous ceux qui souhaitent donner une lecture pertinente des meetings qui ont eu lieu à Ankara, Istanbul, Manisa-Çanakkale et Izmir auraient tout intérêt à considérer un peu les événements de ce point de vue socio-économique.
D’après moi, il ne s’agit de rien d’autre que de l’expression de la colère déversée dans les rues de la classe moyenne. Et cette classe moyenne se cherche un parti digne de pouvoir la représenter. Non pas pour jouer à l’opposition mais bien pour diriger le pays !

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