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Nouveau Proche-Orient

vendredi 11 juillet 2008, par Alexandre Adler

On sait que les conseillers néoconservateurs de George W. Bush avaient lancé, au lendemain de l’entrée des Américains à Bagdad, un mot d’ordre sans précédent : « le nouveau Moyen-Orient ». Cet Orient-là, qui n’était que la combinaison des idées fausses de quelques intellectuels américains et des habiletés du dissident chiite irakien, Ahmed Chalabi, ne pouvait que demeurer mort-né. La victoire électorale du Hamas, en Palestine, allait lui infliger le coup de grâce décisif que, déjà, l’anarchie et la guerre de religion en Irak avaient largement préparé. Mais la vieille taupe de l’Histoire, si chère à Hegel, n’a pas chômé : un nouvel Orient émerge.

Pour le comprendre, il faut tout d’abord remonter à 1918, lorsque les identités nationales, dans l’Orient musulman, se sont recomposées autour d’un concept ethnolinguistique cher à l’Europe. Désormais, il y aurait, selon le vœu du célèbre poète kémaliste, Gökalp, des Turcs ne parlant que turc, des Iraniens, tous persanophones et des Arabes dont la seule langue serait l’arabe. Certes, la réalité humaine demeura toujours un peu différente. Chiites dominant le bazar de Téhéran et la vieille aristocratie militaire ainsi que tout le nord-ouest du pays , les Azéris d’Iran sont, pour l’instant, demeurés fidèles à une identité iranienne, malgré leur culture turque et les efforts de Staline, en 1945, pour les rattacher à l’Azerbaïdjan soviétique.

Quant aux Kurdes, divisés entre une majorité vivant en Turquie et de substantielles communautés en Iran et en Irak, ils n’ont jamais pu instaurer leur propre État-nation et ont presque renoncé à le faire demain, tant leur symbiose, avec l’environnement turc en particulier, est maintenant poussée. Mais il n’empêche que, pour l’essentiel, des nationalismes laïques avaient relativisé la vieille identité transnationale musulmane au profit d’une modernité calquée sur celle de l’Europe.

Or, le modèle vient de se rompre. Saddam Hussein, en effet, avait incarné en Irak une forme caricaturale, parfois monstrueuse, de nationalisme arabe qui, non seulement s’était aliéné toutes les minorités linguistiques, mais en était venu, dès le début des années 1980, à mener une guerre larvée permanente contre la majorité chiite et arabophone des Irakiens.

À force de les traiter comme une force supplétive du régime de Téhéran, les chiites d’Irak ont fini, notamment à partir de 1992, par se tourner franchement vers leurs frères iraniens, auxquels les lient de toute manière les nombreux mariages dynastiques entre ayatollahs de Nadjaf en Irak et de Qom en Iran. Le résultat est aujourd’hui spectaculaire alors que se profile un retrait des États-Unis : le nouvel Irak, dominé par les chiites, devient l’allié, voire le protégé, de l’Iran. Quant aux leaders du Hezbollah libanais, ils se considèrent comme des citoyens iraniens à part entière, et réciproquement. Ce brutal arasement de la frontière arabo-persane au profit de l’identité chiite ne pouvait qu’entraîner une réaction inverse : en Syrie, la majorité arabe et sunnite allait se retourner elle aussi contre l’alliance stratégique du régime de Damas avec l’Iran. Deux solutions étaient possibles : les Frères musulmans, et autres forces intégristes, regardaient évidemment vers l’Arabie saoudite et vers le soutien à la guerre insurrectionnelle de la minorité sunnite en Irak. Mais il existait une seconde solution, bien meilleure à tous égards : la carte turque.

Tout le nord de la Syrie, en effet, où domine l’école théologique hanafite, regarde culturellement vers la Turquie depuis quatre siècles. C’est une économie turque en pleine expansion qui assure, dès aujourd’hui, la toute relative prospérité du nord du pays, autour d’Alep, grâce à ses camions et à ses marchandises à bon marché venues toutes des bazars d’Anatolie. Autrement dit, un autre bloc du nationalisme arabe vient de basculer, symétriquement et contradictoirement à l’Irak, vers le monde turc, en reconstituant un élément majeur de l’espace ottoman. Il faut aussi rappeler que la Turquie des janissaires cryptochiites et des grandes confréries soufies ne professent pas du tout un sunnisme dogmatique et intégral.

La minorité alaouite, qui dirige la Syrie, a de nombreux points d’appui et de correspondance avec la géographie religieuse de la Turquie moderne, et son armée pratique, dans les grandes lignes, le même laïcisme de combat que celui de l’armée turque. Et c’est ici que les capacités encore largement sous-estimées de la diplomatie turque ont fait merveille.

Loin de répudier son alliance israélienne au profit de ses nouveaux rapports avec Damas, les Turcs ont eu le génie de pousser les deux ennemis à la réconciliation sous leur égide. Voici pourquoi Bachar al-Assad a pu changer son fusil d’épaule et se retrouvera sur la tribune du 14 Juillet, succès véritable de la diplomatie française.

Mais est-il cohérent, dans ces conditions, de poursuivre une politique d’isolement de la Turquie, alors qu’Ankara vient une fois de plus de montrer la contribution capitale qu’elle peut apporter aux immenses problèmes de la région ?

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Sources

Source : le Figaro le 28 juin 2008

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