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La Turquie en pleine crise d’identité

mardi 15 juillet 2008, par Jacques Hubert-Rodier

Recep Tayyip ErdoganTous les acteurs de la tragédie antique sont réunis : le guerrier, le politicien, le religieux et le peuple. Depuis plus d’un an, la Turquie s’est installée dans une crise institutionnelle, dont les conséquences sont encore imprévisibles pour le membre le plus oriental de l’Otan, situé dans l’un des points les plus explosifs de la planète à cheval entre Europe et Asie, entre Syrie, Irak, Iran, Géorgie, Arménie, Bulgarie et Grèce.

Dans un pays qui depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a connu plusieurs prises du pouvoir par l’armée, tout semble cependant se passer derrière la scène par acteurs interposés sans que les objectifs de tous soient clairement établis. Derrière ce brouillard, ressort un sentiment d’inquiétudes nourries par des rumeurs les plus folles. Comme cette fausse information selon laquelle une opération visant le gouvernement devait commencer, hier lundi 7 juillet, par une série d’assassinats ciblés et d’attentats contre des intérêts nationaux et ouvrir la voie à un coup d’Etat.

A l’origine de cette nouvelle crise, le parti au pouvoir, l’AKP, le Parti pour la justice et le développement qui professe un islamisme, en principe, modéré, livre un bras de fer pour sa survie avec les « Forces armées turques » qui se veulent les garants de la laïcité s’inspirant du « kémalisme », une idéologie attribuée au fondateur, Kemal Atatürk, de la Turquie moderne après la chute de l’Empire ottoman.

Si les premiers éléments de cette crise datent de l’élection d’Abdullah Gül à la présidence de la République en dépit de l’opposition de l’armée, ses racines plongent dans le coup d’Etat de 1997 qui a conduit à la démission du Premier ministre Necmettin Erbakan, le fondateur du Parti de la prospérité qui fut interdit par les militaires et qui est l’ancêtre de l’AKP.

A première vue, on pourrait résumer ce bras de fer à un combat entre laïcs, représentés par l’armée, et religieux, qui seraient représentés par l’AKP.

Le dernier acte de la nouvelle tragédie a créé un lourd climat d’incertitudes aussi bien en Turquie qu’à l’étranger conduisant à une baisse très prononcée de la Bourse d’Istanbul la semaine dernière. D’un côté, la Cour constitutionnelle turque a ouvert ce mois-ci ses auditions à huis clos pour examiner la possibilité d’interdire l’AKP sous le motif que le parti au pouvoir veut propager des « activités anti-laïques ». Ce qui pourrait conduire l’actuel Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, et le président, Abdullah Gül, ainsi que 69 autres hauts responsables de l’AKP à être interdits de politique pendant cinq ans. Derrière ce procès en laïcité, tous les observateurs voient se profiler l’ombre de l’armée.

De l’autre, une série d’arrestations ont conduit pendant le week-end à l’inculpation de 7 personnes, dont 2 généraux à la retraite et le président de la Chambre de commerce d’Ankara. Le motif de ces arrestations, un groupe Ergenekon se préparait à la création d’un climat favorable à un coup d’Etat à l’horizon 2009.

Derrière ces arrestations, comme des analystes cités par le journal « Hürriyet » croient le savoir, se profile l’ombre du ministre de l’Intérieur AKP. Ce climat est d’autant plus étrange que le même quotidien affirme que « l’option d’un coup d’Etat militaire est peu vraisemblable ».

Les analystes avancent une autre hypothèse : celle d’un vide du pouvoir. En dépit de la réussite de nombre de réformes depuis sa nomination en 2003 comme Premier ministre, Erdogan donne « le sentiment de ne plus être le pilote », explique Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie à l’Ifri (*). Le gouvernement est paralysé par le procès contre l’AKP dont les conclusions ne seront connues qu’au mois d’août.

Plus fondamentalement, explique la chercheuse, la Turquie ne parvient toujours pas « à construire un pacte social post-kémaliste » et les rapports de force politiques, entre armée et gouvernement, se situent toujours dans un cadre autoritaire. Comme si, souligne l’analyste, la Turquie n’avait pas intégré la notion d’alternance politique et la culture du multipartisme et du compromis, comme dans une bonne vieille démocratie. Ce pacte est d’autant plus nécessaire que face à la traditionnelle élite turque pro-occidentale et européenne d’Istanbul et de sa région, une nouvelle classe moyenne, issue des provinces, plus traditionaliste en matière religieuse, a émergé grâce la croissance économique. Cette classe se retrouve assez largement dans l’AKP. En d’autres termes, la Turquie est à la recherche d’une nouvelle identité quatre-vingt-cinq ans après sa création.

En revanche, la majorité des analystes occidentaux doutent de la thèse, avancée par les milieux les plus radicalement laïcs, du complot de l’AKP « pour l’iranisation de la société turque ». Même si le gouvernement Erdogan a très mal géré la question du port du voile pour les jeunes filles à l’université, provoquant l’ire des segments les plus laïcs de la société, furieux de voir lever cette interdiction, l’AKP reste actuellement la seule force politique réelle. Même s’il est interdit, ce courant renaîtrait d’une façon ou d’une autre et remporterait des élections anticipées si elles avaient lieu.

En revanche, l’armée, même si elle est aujourd’hui moins monolithique qu’auparavant et que les lignes entre laïcité et islamisme sont moins tranchées, a profondément du mal à accepter cette nouvelle situation. Elle se voit toujours en « arbitre ultime » de l’interprétation du kémalisme, souligne ainsi Walter Posch, spécialiste de la Turquie à l’Institut d’études et de sécurité (IES) dans une récente étude. L’analyste cite d’ailleurs une phrase attribuée à l’ancien président Süleyman Demirel, dont le gouvernement avait été renversé en 1980 par un coup d’Etat militaire : « Dieu a d’abord créé l’armée turque, puis il a réalisé qu’il avait oublié quelque chose et il ajouté ensuite le peuple turc. »

C’est cette armée, forte de quelque 650.000 hommes, la première d’Europe par le nombre, qui présente un « caractère obsolète », selon un diplomate européen en poste à Ankara.

Pour évoluer, la seule perspective qui s’offre aujourd’hui à la Turquie reste les négociations sur une éventuelle adhésion à l’Union européenne, mises un peu en veilleuse. Cette perspective d’adhésion, que soutient l’AKP mais qui irrite les segments les plus nationalistes de l’armée, ne se conçoit qu’à un horizon très lointain. Encore ne faudrait-il pas complètement le boucher car cette perspective est le véritable aiguillon aux nécessaires réformes. La Turquie ne doit en tout cas pas prendre le prétexte d’un horizon européen obscurci pour s’arrêter dans sa longue marche réformatrice. Si un jour ou l’autre l’armée turque devrait faire son aggiornamento, l’AKP ou son successeur devrait, de son côté, lever tout doute sur ses intentions afin de ne pas donner l’impression que sa candidature à l’Europe masque un objectif caché d’islamisation.

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Sources

Article original publié dans les Echos du vendredi 11 juillet 2008 sous le titre
La Turquie en pleine crise d’identité

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