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Elele met la clef sous la porte - quand “intégration à la française” rime avec mépris

vendredi 9 avril 2010, par Anne Guezengar

Quand on prononce le nom Elele (main dans la main) et celui de sa présidente, Gaye Petek, dans les milieux proches des populations venues de Turquie, le mot “efficacité” ! suit immédiatement. L’association ELELE est presque née avec cette immigration, une des plus récentes en France. Cela fait 25 ans qu’elle se consacre à l’intégration des populations - avec un accent sur les femmes - venues de Turquie.

- Article paru sur le blog Routes de Turquie et d’ailleurs.

Et quand on veut que les filles entendent ”Soyez indépendantes, étudiez, allez au cinéma, épousez qui vous voulez (et pas de foulard à l’école, on n’est pas en Amérique, mais en France ici.) ” et leurs mères “Apprenez le français, connaissez les lois du pays”, il vaut mieux les connaître un peu, elles, leur langue et leur diversité. Entre une famille sunnite de Tokat et une famille alévie d’Elbistan, il y a quand même des chances qu’il y ait quelques sérieuses différences.

25 ans de savoir-faire, reconnu aux 4 coins de la France : des acteurs sociaux au contact de communautés venues de Turquie, des associations en quête d’un soutien pour des actions sociales ou un projet culturel de qualité autour de la Turquie, ou de jeune femme turque en détresse dont une amie glisse un jour à l’oreille les coordonnées d’Elele, parce qu’elle sera sûre d’y trouver une aide efficace. Il n’aura fallu que l’invention géniale d’un Ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale pour y mettre fin. Pourquoi conserver ce qui marche, quand tout pourrait aller plus mal ?

Les subventions qui permettaient à l’association de remplir ses tâches, sont coupées,Elele va donc fermer. Tous ceux qui connaissent Elele et ils sont nombreux, sont abasourdis par cette nouvelle.

Heureusement, ses locaux, dans le 10e arrondissement de Paris, ont quand-même eu l’honneur de recevoir la visite d’un Eric Besson, tout frais promu ministre de l’identité nationale, admiratif et le cœur sur la main. Pas de problème, quand on fait un boulot pareil, l’Etat français le reconnait. Trois mois plus tard , la convention entre l’Etat et l’Association était supprimée. Les subventions qui y étaient associées sont coupées.

Si Elele veut des sous, elle n’aura qu’à répondre à un appel d’offres et présenter ses projets. Peut-être qu’elle sera sélectionnée. C’est ce qu’on nomme la culture de projet et la prime à la performance (et aux économies). Une façon de fonctionner apparemment séduisante, et qui peut faire ses preuves dans le cas d’actions ponctuelles. Mais qui entraîne surtout la précarité et la concurrence entre associations au lieu de favoriser le fonctionnement en réseau et le travail à long terme. Sans parler du temps énorme consacré à la bureaucratie, et qui ne l’est plus aux femmes. Mais ça rend tellement mieux sur le papier - sur l’écran de l’ordinateur, plutôt - les projets colorés et le jargon qui en font tout le sérieux.

Du côté de Fadela Amara et de l’ACSE, là aussi, on se veut innovateur. L’heure est aux actions “ciblées” c’est-à-dire aux quartiers. D’ailleurs la culture du pays d’immigration, ça n’existe plus, maintenant on parle de culture de quartier. Je ne sais pas si la culture du quartier est ce français approximatif (celui du quartier) de beaucoup de jeunes lycéen(ne)s, les feuilletons reçus par satellite et la sortie dans la galerie marchande du Auchan du coin. Mais ça peut être une pas trop mauvaise idée de les emmener voir autre chose. Seulement Elele qui a fondé son efficacité sur un énorme travail en réseau, allant des études de chercheurs en amont, au collège de Normandie en aval, n’est pas une association labellisée de quartier. Subventions réduites à peau de chagrin.

Pour ceux qui avaient l’habitude de collaborer avec Elele, comme Marie Cervetti, directrice du FIT (centre d’hébergement et de réinsertion pour femmes, Paris 3e) “c‘est une catastrophe”. Vers qui vont se tourner ces jeunes femmes turques victimes de violence, pour lesquelles la réactivité et le savoir faire de l’association étaient si précieux ? Notamment, les plus fragiles d’entre elles, ces jeunes épouses qui découvrent en arrivant en France que le “gentil fiancé” est une brute et la belle-mère une mégère (ça va souvent de paire). En Turquie, une jeune mariée maltraitée a sa famille . Il n’est pas rare que celle-ci intervienne, si “les bornes sont dépassées”, voir à lui conseiller de divorcer, et près de laquelle au moins elle peut venir “respirer” de temps à autre. On sait bien comme c’est déjà difficile pour les femmes nées en France de dénoncer ces violences. Il est complètement irréaliste d’imaginer que ces jeunes femmes osent aller se plaindre à une police dont elles ne maitrisent pas encore la langue et alors que la législation sur l’immigration a rendu leur statut de plus en plus précaire. Ni d’ailleurs que les services de police soient toujours capables d’évaluer la situation et d’y répondre avec efficacité.

Selon Marie Cervetti elles n’osent pas plus se tourner vers les associations de quartier, trop proches de leur environnement, par crainte des commérages. Avec Elele tout le monde savait au sein des communautés de Turquie que la discrétion était assurée. Et de toute façon elles risquent d’être démunies, ces associations, sans le soutien qu’elles étaient sûres de trouver près de cette dernière.

Mais inutile de chercher loin la logique derrière ce gâchis. Toutes ces contorsions n’ont pour objectif que de déshabiller Jacques pour laisser quelques guenilles à Paul. C’est tout le tissu associatif qui est fragilisé. En fait il n’y aucun projet national digne de ce nom pour ces quartiers et encore moins pour ces femmes, qui ne vivent pas forcément dans un quartier dit sensible, d’ailleurs. Putes ou soumises on s’en fiche, du moment qu’elles se taisent et surtout qu’on ne parle pas d’elles. Qui se soucie du taux de suicides dans les prisons françaises ?

On a bien assez en France avec nos débats sur l’Identité Nationale, ou sur la “burqa“(!) qui transformerait les rues de nos villes en petit Kaboul, pour faire couler de l’encre dans les médias, en s’imaginant que cela passionne les Français. Ceux qui agissent et font bouger les choses, eux, ce n’est qu’au mépris qu’ils ont droit.


- Elele ce sont 9 permanents, 3 vacataires, des bénévoles…qui chaque année :

- protègent et suivent dans l’acquisition de leur autonomie, 150 à 200 femmes victimes de violences conjugales ou menacées de mariages forcés.

- accompagnent entre 4500 et 6000 personnes dans leur intégration.

- apprennent le français de façon intensive à une centaine de femmes.

- forment 10 à 12000 acteurs sociaux, éducatifs, magistrats etc.. à la connaissance des originaires venus de Turquie

- soutiennent des dizaines de jeunes dans leur scolarité et jouent un rôle de médiation auprès de établissements scolaires.

- disposent d’ une documentation utilisées à de nombreux étudiants et chercheurs.

- aident au montage de nombreux projets culturels

etc..etc…

- Elele appelle à la mobilisation le 9 avril à 18h30 à la mairie du 10e arrondissement à Paris (métro Château d’eau ou Strasbourg St Denis).

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