Logo de Turquie Européenne
Accueil > Articles > Articles 2007 > Turquie : Il ne suffit pas de changer, il faut le faire savoir.... (...)

Turquie : Il ne suffit pas de changer, il faut le faire savoir.... (Interview)

mardi 28 février 2006, par Didem Eryar Ünlü, Reynald Beaufort

© Turquie Européenne 30/01/2006

L’article issu de cette interview publié dans Dünya le 30/01/2006

1. Quand et dans quel objectif l’association Turquie Européenne a t’elle été créée ?

L’association a été créée le 15 avril 2004. Nous étions excédés par l’ignoble campagne de dénigrement orchestrée par certains hommes politiques dans l’espoir d’utiliser l’islamophobie apparue après le 11 septembre 2001 pour récolter les suffrages des français.

Certes la Turquie n’est pas parfaite, mais nous ne pouvions laisser utiliser des arguments mensongers, des exagérations et des faits sortis de leur contexte pour démontrer que la Turquie n’avait rien à faire dans l’Union Européenne. Nous ne pouvions pas non plus laisser dire que les français étaient tous contre l’adhésion de la Turquie, il fallait une voix discordante issue de la société civile pour argumenter et rétablir quelques vérités.

2. Quels sont vos activités ? Comment choisissez-vous vos membres ?

Nous avons d’abord une activité d’information au moyen de notre site Internet www.turquieeuropeenne.org. Nous travaillons à compiler le plus d’articles possible paraissant dans la presse francophone internationale, nous publions aussi les documents des autres organisations, instituts de recherches, communiqués des institutions turques telles que TÜSIAD. Au départ, nous ne publiions que les sources en français, mais depuis peu, nous traduisons la presse turque et comptons développer cette activité pour devenir la source de référence dans les pays francophones. A cette fin, d’ailleurs, des collaborateurs francophones en Turquie nous seraient extrêmement précieux.

Nous servons aussi d’intermédiaires et de pourvoyeurs de renseignements culturels et économiques pour tous les gens qui cherchent à s’informer sur la Turquie, nous mettons en relations les différents interlocuteurs. Notre ambition n’est pas de fédérer toutes les organisations ou individus ayant des liens avec la Turquie, mais plutôt de constituer un réseau organisant et facilitant la communication.

Nous organisons aussi des conférences-débats sur tous les sujets en rapport avec la Turquie : politique, histoire, économie et culture.

Nous pouvons aussi ponctuellement agir comme une organisation de lobbying. Nous n’exerçons pas de pressions sur les élus, car il n’est pas question pour nous de rapport de force, mais nous leur faisons connaître notre point de vue. Au moyen de courriers envoyés en masse, nous portons à leur connaissance les arguments qui plaident en faveur d’une intégration de celle-ci dans l’Union. Ainsi en novembre 2004, nous avons envoyé près de 1000 lettres de protestation contre l’instrumentalisation de la candidature turque à des fins de politique intérieure à la totalité des députés, sénateurs et députés européens de France.

L’adhésion à notre association est ouverte à tous, sous réserve de respecter une charte qui stipule, évidemment, que les membres soient favorables à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Les autres clauses sont le respect de la démocratie et la pleine adhésion aux valeurs des droits de l’homme. Cela sous entend évidemment que nous pensons que pour accéder à la qualité de membre de l’Union, la Turquie devra aussi conformer ses institutions et sa législation aux normes européennes. Nous soutenons, en les faisant connaître aux citoyens français, les initiatives des citoyens en Turquie qui œuvrent de façon non violente pour un meilleur respect des libertés publiques, des droits fondamentaux et qui agissent pour le progrès social.

3. Dans les derniers mois, les oppositions à l’adhésion de la Turquie dans
l’UE ont augmenté. Les citoyens européens surtout en France, en Autriche, en
Allemagne et au Luxembourg sont plutôt contre la Turquie. Comment vous
évaluez cette situation ?

Comment pourrait-il en être autrement après le véritable battage médiatique de l’année 2004 où les adversaires de l’adhésion ont bénéficié pratiquement 90 % de tout le temps consacré à la Turquie dans les médias ? Comment aurait-il pu en être autrement alors que les populistes de droite et les démagogues de gauche ont utilisé la Turquie comme épouvantail afin d’amener les français à dire non au referendum sur la Constitution ? Les français, en fait, ne connaissent ni la Turquie ni l’Islam. Ils régissent à des slogans simples comme Turquie = pays musulman, musulman = terroriste donc Turquie = danger ou sur de vagues souvenirs scolaires d’invasions barbares, de croisades ou de Midnight Express que des gens comme M. de Villiers se plaisent à raviver.

4. La Turquie a une image négative aux yeux des citoyens. Il est autant important d’informer la population que les hommes politiques, car à la fin
des négociations il y aura des referendums dans les pays comme la France.
Qu’est-ce la Turquie doit faire pour changer cette image négative ? Quelles sont les contributions de votre association ?

La Turquie porte une part de responsabilité dans cette image négative, les gouvernements turcs ont longtemps négligé l’importance de la communication. Grave erreur ! Car dans ce monde dominé par les médias, pour un pays, il ne suffit pas de changer il faut le faire savoir...

En ne pensant pas nécessaire de se justifier, d’expliquer, les autorités turques ont laissé le champ libre à leurs détracteurs. L’empire ottoman fait partie du passé, de nos jours, mêmes les plus grandes puissances doivent rendre des comptes.

La Turquie doit, à mon avis, arrêter de se penser assiégée. De par sa taille et ses alliances, la plupart des anciennes menaces sont devenues négligeables. Plutôt que de s’imposer par la force militaire uniquement, elle doit apprendre à régler ses problèmes par la négociation et le compromis, elle s’en trouvera grandie aux yeux du monde.

J’ai eu l’occasion de fréquenter les représentations diplomatiques de la Turquie, elle est sur la bonne voie. J’ai constaté une nette évolution ces dernières années, personnels plus jeunes, compétents, maîtrisant parfaitement notre langue et notre culture, si votre pays poursuit dans cette voie, ça aura forcément un impact à moyen terme.

Mais il faut aussi que les gouvernants turcs travaillent sur la source même de la mauvaise réputation, car même si les problèmes sont grossis par l’ « effet de loupe » des médias, ils existent bien. Il faut améliorer les droits des minorités, et que les réformes concernant les droits civils deviennent réellement effectives. Tous les personnels de l’état devraient être formés, par exemple, au respect de la personne humaine et les Droits de l’Homme devraient faire partie de l’enseignement de base dans les écoles.

Une chose me tient aussi à cœur, avec la diminution de la pression démographique, la Turquie doit abandonner un enseignement de masse basé sur l’apprentissage par cœur, pour opter pour une formation basée sur le raisonnement, l’expérimentation et le développement de l’esprit critique. La vitalité et la viabilité d’une démocratie et la valeur de ses élites dépendent de la capacité des citoyens à se faire une opinion par eux mêmes et le progrès dépend de la possibilité de remettre en question les vérités d’hier. Je sais que les universités privées ont adopté cette politique pédagogique, mais il faut qu’elle soit étendue à tout le système scolaire et alors les scientifiques turcs pourront rivaliser en nombre et en qualité avec leurs confrères internationaux.

Mais en France et en Europe aussi nous devons modifier notre comportement. Pour des raisons de politique intérieure et pour mieux se dégager eux même de leurs propres responsabilités, les hommes politiques ont manqué à leur devoir pédagogique envers les citoyens. Il n’y a eu pratiquement aucune éducation civique européenne dans nos écoles. Il aurait fallu préparer les élèves à l’idée de l’élargissement européen, leur présenter l’intérêt de l’Union, faire en sorte que l’idée européenne les fasse rêver. Au lieu de cela, la plupart de nos leaders d’opinion ont constamment fait porter à l’Europe la responsabilité de tous les problèmes. Ils n’ont montré que les contraintes engendrées et pratiquement jamais les avantages, dont pourtant la France a largement bénéficié, ne serait-ce que pour son agriculture.

Les associations comme la notre doivent suppléer au déficit d’information sur la Turquie. Montrer qu’un Turc n’est pas très différent d’un autre européen, montrer qu’il y a beaucoup de liens historiques et culturels entre nos pays. Nous devons surtout dire et répéter que l’Europe est avant tout une volonté politique et non une réalité figée liée au passé. Nous devons dire que l’affirmation que les Turcs seraient réfractaires à la démocratie est une idée raciste et que le respect des valeurs humanistes et humanitaires n’est pas génétique. Pour moi, pour nous, l’accession à un certain niveau économique et de sécurité est déterminant, même s’il n’est pas suffisant, car il arrive toujours un moment ou un pays doit faire un choix de société. L’Europe, sans exagérer non plus son rôle, peut aider la Turquie à parachever une transformation voulue par Mustafa Kemal. Et la Turquie, en choisissant d’entrer dans l’Union, marque sa volonté d’adopter les valeurs qui ont été initiées et développées en Europe.

Un referendum ne doit porter que sur une question simple et précise et être précédé d’une information complète sur son objet et sur les conséquences de l’une ou l’autre des réponses. Comme on l’a vu lors des précédents, les gens transforment le vote en sanction contre le gouvernement en place. Jacques Chirac a trouvé ce stratagème en pensant que les électeurs ne lieraient pas le Traité Constitutionnel et les prochaines élections nationales à l’adhésion de la Turquie. Ce fût un échec partiel. Faire porter la responsabilité de telles décisions au peuple est la négation du courage politique et du rôle normal d’un élu qui est mandaté justement pour les prendre en son nom. On a jamais progressé en faisant de la démagogie, si on avait demandé l’avis des citoyens pour la réconciliation avec l’Allemagne ou pour la suppression de la peine de mort, la réponse aurait été sans nul doute massivement négative.

D’ici à l’échéance des négociations, j’espère que l’idée de cette consultation sera abandonnée, ce serait lier le sort de la Turquie à la cote du gouvernement en place à cette période. Il est totalement absurde d’imaginer, en outre, qu’on puisse refuser à la Turquie son adhésion au moment ou elle aura adopté les 90 000 pages de l’acquis communautaire.

5. Comment vous voyez l’avenir de l’UE ? Quelles seront les contributions de la Turquie si elle devient membre un jour ?

Question difficile. Dans notre association même, les avis divergent, il y a des fédéralistes, des gens qui préfèrent une union plus souple, d’autres qui pensent même que l’Europe n’est qu’une étape vers un gouvernement planétaire. Personne ne peut dire ce que sera l’UE dans 15 ans, car la génération qui sera aux commandes et a fortiori celle qui votera, est encore en devenir. L’Europe sera ce que ces citoyens voudront en faire, nous pensons que le chemin est aussi important que la destination. Tous les progrès faits vers une meilleure compréhension entre les peuples et vers une meilleure harmonie politique sont des pas vers la paix et vers le progrès de l’humanité. La Turquie est une grosse pierre ajoutée à un édifice encore en construction. On ne sait pas encore quelle sera exactement cet édifice ni même quelle sera sa taille, une chose est sûre est qu’il n’appartient pas aux politiciens actuels d’en fixer d’ores et déjà les limites car il appartiendra aux générations futures.

Comme tous les pays déjà entrés ou en voie de le faire, la Turquie apportera une richesse supplémentaire, peut être même plus encore que d’autres pays, car sa différence est plus grande. Oui, c’est un grand marché, un pays d’une grande importance stratégique, un lien entre l’Orient et l’Occident, mais c’est aussi un grand pourvoyeur en ressources humaines, un pays jeune et potentiellement inventif et créateur. Son ouverture, sa modernisation et le recul des rigidités étatiques ont libéré des forces que notre vieille Europe serait bien avisée de ne pas laisser échapper. Le vieux noyau européen a tendance à se scléroser à se replier sur un conservatisme frileux, une entreprise qui ne trouve plus la créativité en son sein, recrute du sang neuf à l’extérieur. Sous peine de décliner comme les anciens empires, l’Europe doit pour se régénérer, chercher ailleurs l’imagination et le dynamisme quelle a perdu. L’avenir est dans la constitution de grands blocs stables et de tailles comparables pour empêcher l’hégémonie d’un seul.

En conclusion, la vocation de la Turquie est européenne parce que, simplement, c’est l’ensemble supranational duquel elle est la plus proche en ce qui concerne la mentalité, la pensée et les choix politiques. Les Turcs « ethniques » ont toujours eu ce désir d’Europe, la majorité des habitants de la Turquie a des origines européennes, la culture turque est une synthèse entre des influences islamiques et moyen-orientales c’est vrai, mais surtout caucasiennes, balkaniques et d’Europe orientale. Dire que les Turcs sont un peuple d’Asie est oublier, d’une part qu’il ont été exogames depuis les origines, que dans la 1re moitié du 20e siècle sous l’effet des échanges de population des centaines de milliers de gens sont arrivés des Balkans et qu’aussi une partie des descendants des anciens habitants de l’Anatolie, Grecs, Tziganes, Arméniens et Géorgiens ont fait des mariages mixtes et ont adopté la nationalité turque. Quand à la culture turque, elle est la résultante de tout ce « melting pot » il suffit d’écouter de la musique de Turquie pour que cela devienne une évidence.

L’Europe a oublié comment elle s’est constituée, que les influences des civilisations voisines ont été déterminantes pour sa construction. Combien d’Européens savent que, sans les traductions des Arabes, les classiques et la science grecs ne nous seraient pas parvenus ? Une civilisation qui se ferme aux influences extérieures se condamne à l’immobilisme et à la régression. On l’a vu au moyen âge européen, mais on voit encore ce que ça peut donner dans les pays qui pratiquent un islam obscurantiste. Encore une fois, la Turquie est un pont vers l’Asie centrale et le sud, il est dans l’intérêt de l’Europe que ce pont soit sous son contrôle plutôt que sous celui des USA ou de la Russie. Il est des idéologies auxquelles je ne crois pas du tout : le panislamisme et le pantouranisme qui sont morts pour l’un a la fin du 19èmesiècle, et pour l’autre au début du 20e.

Autrement dit, je pense sincèrement que ne les Européens ni les Turcs n’ont plus d’alternative sérieuse à l’Union. Plutôt que de lutter tardivement contre un fait déjà partiellement établi, il conviendrait de coopérer afin que l’intégration soit la plus profitable possible aux deux partenaires et ceci dans la plus brève échéance.

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0