Logo de Turquie Européenne
Accueil > Articles > Articles 2007 > Les « nègres » de la République

Les « nègres » de la République

jeudi 23 mars 2006, par Marillac, Taha Akyol

© Turquie Européenne pour la traduction

© Milliyet, le 22/ 03/ 2006

La nomination d’un nouveau gouverneur de la banque centrale en Turquie devait, une fois de plus, se focaliser sur le voile de l’épouse d’un des prétendants dont le nom fut ébruité par la presse et jamais annoncé par le gouvernement. Tempête dans un verre d’eau et superficialité des débats induisent ici Taha Akyol, chroniqueur et homme de télévision dont la sensibilité est de droite, à poser la question de la laïcité et du laïcisme en recourant à une comparaison avec le modèle français.

D’après le professeur britannique Maurice Larkin, dans le contexte de laïcisme propre à la troisième République les catholiques étaient les « parias de la République ». (1)
Les officiers, les enseignants et les fonctionnaires qui assistaient à une messe étaient aussitôt licenciés ! Issu de la tradition libérale anglo-saxonne, Maurice Larkin se penche sur ces évènements avec un recul étonné et en décrit toute l’instabilité induite. L’Etat français ne comprenait pas la laïcité comme un effort de rationalisation et de libération individuelle mais plutôt comme une « idéologie » à laquelle tout le monde se devait de croire.
Le philosophe et sociologue français Raymond Aron a qualifié cette approche de « religion laïque ». Comme la cristallisation de deux religions qui s’affrontent, la « religion laïque » et la « religion catholique » se sont affrontées pendant un siècle. Et, en termes de développement industriel, la France a pris du retard sur les pays du nord de l’Europe comme la Belgique et l’Allemagne.
Dans un tout autre contexte, cette tradition de rigueur secoue encore aujourd’hui la France !

« La voie la plus vraie » * ?

Chez nous, le terme de “nègre” qu’emploie le Premier ministre Erdogan, reflète justement le sentiment d’une atteinte à la vie privée qui se développe parmi certains des citoyens turcs du fait de l’interdiction du port du voile. En vérité, cela fait presque un quart de siècle que les personnes qui se couvrent la tête sont littéralement traitées « d’ennemis du régime, de réactionnaires et d’arriérés ».
Il leur est interdit de pénétrer dans les lieux mêmes où il sont tenus de payer leurs impôts ! Le Président Sezer leur a interdit l’accès à Cankaya (palais présidentiel, ndlr). La philosophie fondamentale de la République repose sur le principe d’égalité mais « on n’accepte pas les nègres » !

Ce ne sont pas ici que des privations de droit, ce sont des pratiques discriminantes et humiliantes. Cette « chimère officielle » prohibitive et discriminante ne repose pourtant pas sur une analyse sociologique ; elle ne fait que s’appuyer sur la force publique. Chez nous aussi, c’est parce que la laïcité n’est pas synonyme de rationalisation mais de « croyance politique », que la « voie la plus vraie » n’est malheureusement pas la science mais le suffixe en « isme ».

L’erreur du gouvernement

Alors que cette question est grandement préjudiciable au sentiment de justice et à la concorde sociale, elle affecte également et négativement la direction de l’Etat. Aucune pouvoir élu ne peut rester insensible à ce problème. Mais chaque majorité élective se heurte à l’obstacle des « élites » ! Lorsque la question se métamorphose en une tension peuple-élite comme nous avons pu en voir différents exemples lors des périodes Menderes, Demirel ou Özal, c’est le problème de la « dirigeabilité » de la démocratie qui est alors mis en avant.
La dernière affaire concernant la désignation du président de la Banque Centrale en constitue un autre exemple !... C’était Erdem Basçi dont la femme est voilée mais dont la candidature n’a pas été proposée par le gouvernement ! Et pourtant quel scandale !
Le gouvernement est lui aussi fautif. Puisque Basçi n’allait pas être nommé, le gouvernement aurait dû le faire savoir dès le début de la polémique. L’indiscutable et indubitable indépendance de la Banque centrale est une nécessité pour la stabilité de l’économie.

Le gouvernement même s’il est en proie à un sentiment humain de réaction à cette humiliation, il donne également l’impression d’être tenté de donner la priorité, lors des nominations, à des responsables dont les épouses sont voilées. Et c’est le devoir de « dirigeabilité » de ce gouvernement que de faire disparaître cette impression.

Ces tensions dans lesquelles nous perdons beaucoup d’énergie doivent être solutionnées par des assouplissements réciproques ; la Turquie devant se concentrer sur les principaux secteurs porteurs de modernisation que sont l’éducation, l’industrialisation, le commerce, l’urbanisation, l’ouverture au monde et la démocratie.

1) Maurice Larkin, Religion, Politics and Preferment in France Since 1890, p. 3, 45 vd.

2) Raymond Aron, The Dawn of Universal History, p. 161 vd.

*“la voie la plus vraie” : reprise d’une formule d’Atatürk ; « la voie la plus vraie est celle de la science » (ndlr)

© Milliyet, le 22/ 03/ 2006

Traduction pour Turquie Européenne : François Skvor

Télécharger au format PDFTélécharger le texte de l'article au format PDF

Nouveautés sur le Web

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0