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L’islamisation de la Turquie est loin d’être en marche

jeudi 21 février 2008, par Bérénice Rocfort-Giovanni

Un entretien avec Barah MIKAÏL par Bérénice Rocfort-Giovanni

- Le Parti républicain du peuple estime qu’une levée de l’interdiction du voile à l’université est un premier pas vers un régime islamique. Sa crainte est-elle justifiée ?

Absolument pas. Il faut demeurer conscient de ce que le Parti républicain du peuple continue à surfer sur la vague qui fut la sienne avant les élections législatives de juillet 2007, à savoir accuser l’AKP d’être derrière un projet d’islamisation à tous niveaux de la Turquie qui s’inscrirait nécessairement en faux avec la notion de laïcité. Or, cet argument, à mes yeux totalement infondé, occulte une série de faits fondamentaux. D’une part, toute jeune fille turque n’est pas nécessairement porteuse du voile. Et d’autre part, si les seuls adeptes du port obligatoire du voile islamique avaient voté en faveur de l’AKP, ce parti n’aurait tout simplement pas gagné les législatives de juillet 2007. Quant à l’amendement constitutionnel relatif à cette question, il n’oblige personne à revêtir le voile ; il permet tout simplement à celles qui le veulent de le faire au sein des universités. En déduire une imposition de la charia à l’ensemble du pays revient ainsi, ni plus ni moins, à faire un procès d’intention à l’AKP.

- Quelle a été la réaction de l’armée après le vote du Parlement ? Quel poids a le camp des laïcs dans le pays ?

L’armée a fait preuve, pour l’heure, d’une assez grande discrétion, qui ne fait d’ailleurs que confirmer l’attitude discrète à laquelle elle s’était tenue ces derniers jours. Ainsi, si Yasar Buyukanit, le chef des armées, a suggéré à demi-mots son opposition à cet amendement, il s’est néanmoins borné à rappeler qu’il n’avait pas de commentaires à faire en la matière. Cela reste dans le droit fil de la conjoncture positive qui s’est installée entre l’armée et l’AKP depuis les élections de juillet 2007, et plus manifestement encore ces dernières semaines. L’AKP a, de son côté, la force des urnes, et il a d’ailleurs laissé toute latitude à l’armée pour développer la stratégie qu’elle estime être adéquate concernant le Kurdistan irakien, ce dont celle-ci lui sait apparemment gré aujourd’hui. Mais il ne faut pas se laisser tromper par l’argument pour autant : les cadres de l’armée turque sont profondément hostiles à cet amendement, et certains politiques attachés au rôle de cette institution ne manquent pas pour leur part de le faire entendre.

Quant au poids des laïcs dans le pays, il est tout simplement majoritaire, et c’est là que l’on a tout à fait tort de vouloir considérer que les seuls adeptes de cet amendement sont – ou seraient – des religieux et/ou des conservateurs.
Certes, le Parti républicain du peuple (CHP) fait valoir son attachement à l’héritage de Mustafa Kemal Ataturk, et partant à une forme de laïcité qui prônerait notamment l’interdiction du port du voile, à tout le moins dans les administrations publiques. Mais cela reviendrait à considérer, par exemple, que le Parti d’action nationaliste (MHP), qui a soutenu cet amendement, serait pour sa part composé de religieux convaincus de la nécessaire application de la Charia. C’est là oublier pourtant l’attachement à la laïcité que le MHP a prôné dès sa création, ce qui ne l’empêche pas pour autant de pouvoir composer avec des tenants du respect des pratiques religieuses tant que cela ne se fait pas par la coercition.

- La levée de l’interdiction à l’université risque-t-elle d’accentuer la pression sur les filles pour qu’elles se voilent ?

Il convient d’en douter. Pour ce, il faudrait en effet que l’AKP fasse du port du voile la condition sine qua non pour l’obtention de certains postes précis ou l’obtention de promotions diverses. Si cela venait à se vérifier, on assisterait sans doute à une forme de révolution en Turquie, et soit à une chute de l’AKP, soit à sa sanction lors des prochaines législatives. Le tout sans oublier que l’armée turque elle-même pourrait dès lors trouver matière à faire valoir ses conceptions. L’islamisation de la Turquie est donc loin d’être en marche, et même si certaines exceptions prévaudront forcément à tel ou tel autre endroit, dans la globalité, c’est le respect du choix fait par les unes et les autres qui aura le plus de chances de prévaloir. La laïcité est en effet loin d’être incompatible avec le port du voile dès lors que des personnes le portent avec conviction. Cela semble antithétique vu de l’Occident ; mais c’est tout simplement conforme à la logique des choses vu des pays musulmans en général.


- L’auteur :

-  Barah MIKAÏL est chercheur à l’IRIS, spécialisé sur le Moyen-Orient. Il travaille également sur les enjeux géopolitiques de l’eau. Il a été auparavant chargé de recherche au Secrétariat Général pour l’Administration du ministère de la Défense (mars-juin 2003).

Titulaire d’un DEA en Sciences politiques ainsi que d’un DESS en Coopération internationale, d’une maîtrise de Relations internationales et d’une maîtrise d’Arabe, Barah Mikaïl prépare une thèse sur la politique américaine au Moyen-Orient des origines à nos jours. Il enseigne également à l’Université Paris-VIII.

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Sources

Source : Nouvel Obs.com, 7 février 2008 et site de l’IRIS

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