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De l’intelligence collective et du projet de loi relatif à la pénalisation de la « négation du génocide arménien » en France.

mercredi 27 septembre 2006, par Levent Ünsaldi

© Turquie Européenne pour la traduction

L’un des plus importants représentants de l’école positiviste française, Emile Durkheim, considérait l’appareil d’état comme le cerveau de l’organisme social et recoupait par là la thèse hégélienne selon laquelle l’Etat correspond à l’intelligence de la société. Pays des Lumières, du rationalisme et du positivisme, la France donne ces derniers temps l’impression d’avoir perdu ses compétences intellectuelles comme son intelligence collective, un peu à la façon d’une personne qui aurait souffert d’une congestion cérébrale.

Elle suit, impuissante, les soulèvements de ses citoyens de couleur - « exotiques »- qu’elle a remisé dans des banlieues et pour lesquelles elle n’a pas su assurer l’intégration sociale et culturelle. Elle se montre incapable d’avancer, sur ce sujet, quelque solution que ce soit. Son gouvernement s’aliène des millions de jeunes à cause d’un projet de loi sur le droit du travail sorti des cartons du premier ministre au nom de l’adaptation du pays à un capitalisme globalisé et moderne sans pouvoir proposer à ces mêmes jeunes d’autre avenir que celui de variable d’ajustement économique.

Et très dangereusement, le pays glisse chaque jour un peu plus vers le populisme en s’abandonnant à la volonté du maître surfeur de cette vague, j’ai nommé Nicolas Sarkozy. Solution à tous vos problèmes, cauchemar des banlieues, idole des 60 ans et plus, représentant français de la vieille école du talion, étoile médiatique montante, leader hyperactif, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, depuis le cœur de ce capharnaüm, n’hésite pas à faire de l’œil en direction de l’électorat d’extrême droite et tente de mettre la main sur le fauteuil d’un leader raciste, Le Pen, dont on tient pour quasi certaine la participation au second tour de l’élection présidentielle.

Le vieux « sage » de l’Elysée

Quant à Jacques Chirac, dans le rôle du sage ou de l’arbitre suivant la compétition depuis son palais de l’Elysée, il est le spectateur de l’ordalie à laquelle il a soumis son “fidèle”, le premier ministre Dominique de Villepin : il hume l’air d’une possible troisième candidature et se lance dans des équations à de multiples inconnues.

L’ancien diplomate De Villepin tente, quant à lui, du haut de son Français épuré et de sa prestance télévisuelle, de s’adresser à la nation en lui redonnant confiance et en suscitant à nouveau forces et compétences.
Mais discours et réalité ne se recouvrent pas et la France tourne ses voiles vers un avenir si indéterminé que l’intelligence collective s’étiole, les liens sociaux se brisent, en se répandant de droite et de gauche comme un navire sans boussole ni itinéraire.

Un processus de communautarisation à l’œuvre

Et dans cette France-là, dans cette France dont les piliers porteurs de la société ont tendance à pourrir, dans cette France où les valeurs des Lumières qui ont fait de ce pays ce qu’il est devenu connaissent une érosion, dans cette France où face à l’autonomie croissante des communautés ethniques et religieuses, les concepts et les symboles culturellement unificateurs ont aussi tendance à s’éroder, dans cette France qui est en train de retourner la dynamique « Communauté – Société » de Tönnies, d’une façon inévitable, voilà que sort cette proposition de loi initiée par le Parti Socialiste et visant à punir toute négation du génocide arménien. Je dis bien inévitablement pour la raison que cette loi fait comme un écho à ce processus de communautarisation chaque jour plus prégnant dans l’ensemble de la société française.

L’entrée rapide de la vie sociale et économique dans l’ère d’influence des communautés ethniques et religieuses et leurs mutations, le fait que la définition que l’individu donne de lui-même soit avant tout soumise à une notion ethnique ou religieuse et que dans les rapports de cet individu avec la sphère publique, ce soit encore cette identité qui ressorte, signifie que les anciens concepts constitutionnels de citoyenneté et d’égalité sont en phase d’érosion, en train de perdre, dans une certaine mesure, une part de leur signification. Cet affaiblissement d’une citoyenneté structurelle et fonctionnelle transmise de génération en génération par le biais de l’éducation et interjetée entre les atomes de la société apporte avec elle une communautarisation de la politique.

Et c’est dans ce sens que l’on peut parler d’un jeu arménien aujourd’hui comme on a pu parler d’un jeu juif par ailleurs. Si d’un point de vue sociologique ou du point de vue des préférences politiques, ces causes ne montrent aucune homogénéité, les communautés religieuses et ethniques ont acquis la possibilité de s’exprimer sur la scène politique. Ce qui est en question, c’est, comme indiqué plus haut, la communautarisation de la politique, parce que l’individu se définit en faisant référence au groupe primaire dont il est membre (religieux ou politique), et qu’il utilise son bulletin de vote comme un moyen de faire avancer les idéaux de cette même communauté. Dans le même temps, ce processus fait progresser une solidarité verticale ethnique au détriment d’une solidarité horizontale de classe : ce qui ne manque pas d’induire une érosion de l’appartenance de classe dans le sens où Marx l’entendait.

Et il est bel et bien question d’une solidarité verticale, dans la mesure où les communautés religieuses ou ethniques sont fondées sur des structures hiérarchiques. Les relations entre chefs communautaires et leaders politiques sont de ce point de vue légales. Les voix de la communauté sont présentées collectivement, font l’objet de marchandages et sont l’objet des convoitises des politiques qui essayent de se les gagner moyennant quelques promesses.

Solidarité verticale et bulletin de vote

Dans ce cadre, il est certain que la communauté arménienne compte de manière significative en France de par son poids dans la vie sociale (différent de celui de la communauté turque) comme de par son unité relative (là aussi à la différence de la communauté turque). Et en particulier dans le sud de la France, c’est une communauté susceptible de renverser les équilibres politiques existants et devant être comprise comme un groupe de pression à prendre au sérieux.

A la veille d’élections présidentielles (2007) qui risquent fort d’être très disputées (peut-être au vote près), il n’est pas imaginable qu’un tel potentiel électoral ne soit pas pris en compte dans les calculs des états-majors politiques. Et c’est bien dans ce contexte que doit être considérée cette démarche du Parti Socialiste visant à la pénalisation de la négation du génocide arménien.

Cependant, cette proposition de loi amène au grand jour deux problématiques importantes pour la France :
- Elle révèle combien est béant le gouffre entre les préoccupations des politiques et celles des citoyens (chômage, pauvreté, etc…)
- Le fait que la politique extérieure du pays passe sous le joug des intérêts communautaires ainsi que tous les inconvénients qu’une telle dérive ne manquera pas d’induire, se posent aux élites politiques françaises aujourd’hui comme autant de questions en attente de leurs réponses.

Des institutions publiques qui réduisent le rapport qu’elles ont avec leurs acteurs au simple plan communautaire, comme une intelligence collective fondant la production de sa politique étrangère sur la base d’identités ethniques, suffisent surtout à laisser deviner combien la France porte atteinte à son rôle et à sa crédibilité vis-à-vis du reste du monde.

Levent Ünsaldi - Sociologue

Docteur en sociologie de l’Université de Paris I, Levent Ünsaldi est lauréat du concours des prix scientifiques de l’IHEDN (Institut des hautes études de la Défense natioanle). Sa thèse, soutenue en juin 2004 à l’université de Paris I Panthéon – Sorbonne, sous la direction d’André Guichaoua, avait pour titre « La place privilégiée des forces armées dans le contexte politique turc contemporain ».

Ses principaux thèmes de recherche concernent la problématique du contrôle civil des forces armées, l’étude des relations armée-société et l’analyse des politiques militaires.

Il a récemment publié chez l’Harmattan « Le militaire et la politique en Turquie » 30 € ISBN:2-7475-8981-1

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