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Film turc

« Sommeil d’Hiver » de Nuri Bilge Ceylan

vendredi 11 juillet 2014, par Mylène Griess

Aydin est un ancien comédien de théâtre retiré dans ses terres anatoliennes. Il possède un petit hôtel troglodyte en Cappadoce et vit également de rentes assurées par différents biens que possédaient ses parents et qui font de lui un notable de la région. Il partage cette vie un peu monotone et sans vrai événement avec sa sœur Necla et son épouse Nihal. Le cadre pourrait être idyllique si n’existaient derrière les paysages désertiques somptueux des incompréhensions, des désaccords, des désamours, les jugements que se porte le trio les uns envers les autres.

Winter Sleep
Winter Sleep
Affiche du film de Nuri Bilge Ceylan

Aydin n’est-il pas un arrogant gentilhomme, égoïste et sûr de lui ? Un premier épisode apparemment anodin va rendre le spectateur circonspect : un enfant jette violemment une pierre contre la vitre du véhicule dans lequel il se trouve. Son chauffeur pourchasse l’enfant, le rattrape (hors-champ). Ils décident de le ramener chez lui, justement les parents ont des mois de loyers impayés et les huissiers sont intervenus. Aydin révèle sa lâcheté en restant loin de la maison, observant la scène qui se déroule sous ses yeux pendant que le chauffeur débat avec le père chômeur et pris de boisson.

Plus tard, on voit Aydin observer sa femme derrière un muret de la propriété, encore et toujours le retrait, la distance. Son bureau est d’ailleurs éloigné du bâtiment principal. C’est là-bas qu’il écrit toute la journée des éditoriaux pour le journal local et tente d’écrire une « Histoire du Théâtre turc » (dont on ne verra jamais que le titre au fronton d’une longue page blanche, révélant le côté velléitaire de l’individu). La sœur d’Aydin, Necla, nous semble bienveillante au départ. Elle lui apporte sa tisane au cours d’une soirée qu’on imagine se produire quotidiennement (Aydın ne lève jamais le petit doigt, se fait porter des thés toute la journée par le personnel) et semble s’intéresser à ce qu’il fait. Au cours d’une scène passionnante à mi- longueur du film, le côté paisible de la relation fraternelle va voler en éclat. Necla reproche durement à son frère de donner des leçons de morale à tous ses lecteurs alors qu’il ne connait rien aux sujets qu’il aborde (la religion par exemple). Aydin garde son calme pendant de longues minutes avant de lui reprocher de n’être qu’une vieille femme divorcée aigrie et oisive. Le climat va crescendo, devient violent (uniquement verbalement), on ne résiste pas au sourire mêlé à un malaise certain en assistant à ces pugilats psychologiques, une prouesse certes vue dans des films de Bergman mais surtout dans chacune de nos vies lorsque nous nous heurtons à des proches aimés ou désaimés.

Malgré tous leurs défauts, le film propose une lecture toujours humaine de ces trois personnages principaux, ils ont tous raison à leur manière, ils s’opposent, se critiquent, se disputent pour tenter de justifier leur comportement et leur existence. Nihal est en droit de reprocher à son mari de se mêler de ses tentatives de bienfaisance qui sont le dernier refuge qu’elle a trouvé pour échapper à sa trop grande morale, cette morale qui lui fait finalement détester le monde entier. Necla est profondément vulnérable, elle qui regrette presque d’avoir quitté ce mari qui lui faisait mal et à qui elle aimerait proposer de tout pardonner, pour la beauté du geste.

La partition du film est écrite par Nuri Bilge Ceylan et son épouse Ebru comme ses précédents films. Ils nous avaient auparavant décrit l’éclatement d’un couple dans « Les Climats » ou déjà présenté celui d’un trio familial dans « Les Trois Singes ». Cela n’avait jamais été si magistral que dans « Winter Sleep », œuvre la plus « bavarde » en dialogues qu’ils aient jamais créée. Les scènes de confrontation verbale sont passionnantes et filmées classiquement en champ-contre champ, les dialogues très écrits sont d’une exigence intellectuelle sans faille et servis par des comédiens au naturel époustouflant. Lorsque la colère fait place à l’incompréhension et que le silence s’installe enfin, le plan se fait plus large et embrasse les protagonistes, désœuvrés, inquiets, qui se quittent en silence.

Les scènes sont ponctuées d’une sonate de Schubert, en ouverture ou fermeture de scènes, une particularité dans le cinéma de Ceylan qui utilise habituellement peu le phrasé musical. Avec une habileté non moins marquée, il souligne le passage d’un hiver froid et sec vers un temps neigeux (que la Cappadoce est somptueuse sous la neige !) au fil de l’abandon à l’hiver de ses protagonistes.

Il parait presque inutile de re-préciser que Ceylan est un photographe hors pair qui offre dans chacun de ses films des plans d’une beauté inouïe. Mais il était important de souligner que la Palme d’Or va plus à une étude de caractères, à une fluidité de mise en scène, à une direction d’acteurs, à un discours philosophique sur le bien et le mal, à toute la richesse d’un film dont il faut admettre qu’une seule projection ne suffit pas à l’appréhender correctement, qu’à la somptuosité de cadres filmiques.

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