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Turquie : débat sur le génocide arménien (3)

Génocide : à la recherche des historiens honnêtes

mardi 11 avril 2006, par Ertugrul Mavioglu, Hrant Dink, Marillac

Turquie Européenne publie ici une série en sept volets, consacrée au débat qui a lieu en Turquie sur la question du génocide arménien : elle suit très précisément un dossier publié dans le quotidien Radikal et monté par le journaliste Ertugrul Mavioglu selon une série d�entretiens réalisés avec des historiens et intellectuels turcs.

- Fidèle à sa ligne éditoriale, Turquie Européenne cherche ici à se faire l�écho des débats qui agitent la société turque et dont nous tenons à proposer toutes les dimensions, sans exclusive, persuadés que c’est bien dans le plein affrontement d�opinions et de positions diverses qu’une vérité peut se faire jour.

© Turquie Européenne pour la traduction

© Radikal

Directeur éditorial du journal AGOS, premier hebdomadaire bilingue (turc-arménien) de la communauté arménienne en Turquie, Hrant Dink estime que, sur la question de ceux qui ont survécu à la déportation, personne ne se comporte honnêtement. Hrant Dink évalue la thèse selon laquelle, en 1919, ce furent quelques 650 000 Arméniens qui revinrent avec une approche originale : « Parlons un peu de ceux qui sont restés. Et essayons de savoir ce qu’ils ont vécu. Si nous nous intéressions un peu plus à leur sort, peut-être que nous nous comprendrions mieux. Peut-être que nous ne trouverons pas un parent arménien à tout le monde mais des récits humains sont à même de nous rapprocher les uns des autres. »

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- D’après vous, que furent les « évènements de 1915 » ?

S’il nous faut mettre un nom sur ce qui s’est passé en 1915, il n’y a aucun point d’interrogation dans ma tête, mais je n’ai pas non plus une envie obstinée de me débattre avec cette question d’appellation. La perception de l’évènement peut constituer un problème mais pas pour moi. Au final nous avons affaire à une histoire qui a été intériorisée au plus profond de chacun de nous.
Ce qui a été vécu a profondément marqué nos corps et nos personnes, nos identités. Ceci est vrai pour tous les Arméniens ; mais les Arméniens vivant en Turquie ont cette chance que les autres n’ont pas : c’est de ne pas vivre le traumatisme que vivent les autres. Nous disposons d’un moyen de lutter contre ce traumatisme et c’est de vivre avec les Turcs. Si vous arrachez un être vivant de la terre sur laquelle il a vécu pendant des siècles, vous les vouez, le livrez au néant. Le peuple arménien a été coupé de ses racines trois fois millénaires, et condamné depuis 90 ans au néant et à l’indétermination. Le peuple arménien vit ce traumatisme et la douleur de ne plus être lié à ses racines. Et même si la naissance d’un Etat arménien peut apparaître comme un élément susceptible de faire disparaître ce traumatisme, l’ampleur du traumatisme empêche qu’il soit résorbé.

- D’après les thèses officielles turques, en 1919, ce seraient près de 650 000 Arméniens qui seraient revenus en Anatolie. Après l’exode, est-il jamais question d’un tel retour ?

Monsieur Yusuf Halaçoglu devrait corriger les descriptions relatives à ces évènements et publiées dans les livres où sont énoncées ces thèses. Sans cela, il est rigoureusement impossible de considérer toutes les autres informations contenues dans ces ouvrages. Le sérieux de l’homme de science impose de corriger les données dont la fausseté est manifeste. C’est ainsi que s’établit une posture scientifique.
Par ailleurs, si l’on avance que ce sont 650 000 Arméniens qui sont revenus en 1919, et si l’on est en mesure d’expliquer ce qu’ils sont devenus alors nous pourrons prendre ces thèses au sérieux. Mais d’après les informations que j’ai pu acquérir dans les documents de Lausanne, il apparaît que le nombre d’Arméniens étant revenus était de 300 000. 130 000 à Istanbul, 170 000 dans différents départements anatoliens.

Mais nous ne sommes pas pour autant détenteurs des détails qui nous permettraient de savoir dans quelle mesure ces Arméniens transférés ont pu manifester leur identité, ni dans quelle mesure ils ont été islamisés. L’histoire républicaine parle, quant à elle, de 60 000 Arméniens résidant à Istanbul. On peut également parler d’une très très faible présence arménienne dans les régions de Malatya et de Sivas.

Il se pourrait même que je sois, sur un point, d’accord avec Monsieur Halaçoglu. Des Arméniens sont revenus. Mais que sont ils devenus par la suite ? Que sont devenus les enfants adoptés, les jeunes filles ? Nous sommes ouverts aux explications. Parce que sur ce sujet, je ne pense pas que le monde arménien soit très honnête. Quand je pose aux historiens arméniens la question de ceux qui sont restés, on me répond toujours de ne pas me mêler de cette question. Le point duquel je ne dois pas me mêler pourrait, pensent-ils, nuire à la thèse selon laquelle « ce sont un million et demi d’Arméniens qui sont morts ». Dire qu’ils sont morts sert mieux leur affaire. Mais nous apprenons chaque jour que ces gens ne sont pas morts. On les voit dans les écrits de Bekir Coskun. Il disait que sa grand-mère était arménienne. Qui sait pour combien d’autres la parenté est la même ?

Parler des morts ne nous conduit pas à une solution juste et équitable. Parlons aussi un peu des survivants. Regardons un peu ce que ceux qui sont restés ont vécu. Si nous nous penchions un peu plus sur les survivants peut-être pourrions-nous mieux nous comprendre. Peut-être nous découvririons nous parents proches. Si nous parlons jamais d’un rapprochement, regardons un peu ce que la vie fera sortir sous nos yeux. A mesure que l’identité de ceux qui sont restés sortira en pleine lumière, je suis persuadé que les gens ne se maudiront plus aussi facilement. L’Anatolie c’est aussi une histoire très composite. Dans cette situation, les Arméniens doivent également prêter attention à leur façon d’être.

- Quel regard portez-vous sur la façon dont la langue turque depuis des années rend compte des Arméniens de Turquie ?

Pour avoir dit que « je n’étais pas Turc, mais arménien et citoyen de Turquie », j’ai été traîné devant les tribunaux. Ces paroles ont été perçues comme une insulte à l’identité turque. Je suis d’une nature qui prend soin de ne pas bâtir mon identité aux dépens des autres. Sans parler de l’identité turque, je ne pourrais pas insulter l’ethnicité de qui que ce soit. Mais qu’ils ne m’en veuillent pas, je suis Arménien et citoyen turc. Je ne suis pas Turc. Je pense que ce n’est pas la turcité mais la citoyenneté turque qui est un concept susceptible de tous nous réunir. Et puis pourquoi essayer de faire revêtir de force à quelqu’un une identité dont il ne veut manifestement pas ?

- D’ailleurs n’y a-t-il pas de discrimination réelle ? Par exemple, on engage les Arméniens comme soldat mais ils ne pourront jamais devenir officiers.

Il existe en effet de telles choses. La Turquie pratique d’ailleurs la discrimination négative. Mais d’un autre côté, ils veulent que vous vous sentiez Turcs. Je le ferai par peur mais ma turquification par la peur ne serait d’aucune utilité à quiconque. Ils parlent d’Arménien turc, de juif turc ou de Grec turc. Bien en parlant du Turc, devrons-nous également parler d’un Turc turc ? Et les Turcs d’Allemagne, comment se situeront-ils alors ? Parlerons-nous des Turcs allemands. C’est ce qu’on a vécu dans un passé récent. Tu voudras que les Turcs de Bulgarie puissent proclamer haut et fort leur identité turque, ce sera légitime et naturel, mais lorsque les Arméniens défendront leur propre identité tu leur opposeras un refus. Ce n’est qu’hypocrisie.

- D’après vous où se situe la solution ou pour le dire autrement que veulent les Arméniens ?

En tout premier lieu, ils veulent du temps et des informations. Je pense qu’après 90 ans les politiciens, le peuple et les intellectuels pour la majorité ne connaissent pas la réalité. Le temps est à la recherche, à l’investigation et à la connaissance de la réalité.

Que ce soit les pressions à « l’obéissance » faites à la Turquie depuis l’étranger ou bien les pressions au « déni » exercées contre la société turque, ce sont des injustices dans les deux cas. Nous avons besoin d’un processus dans lequel l’information et l’expression se libèreront. A mesure que notre démocratie se développera, à mesure que nous apprendrons, alors nos consciences commenceront de se mettre en branle. La liberté d’expression est un impératif. Une Turquie qui ne se parle pas à elle-même ne sera pas en mesure de parler avec les Arméniens.

L’ouverture de la frontière entre la Turquie et l’Arménie, le développement de relations diplomatiques tiendront le rôle de moteur dans la recherche de solutions aux problèmes. Si une telle relation venait à commencer, la normalisation du point de vue des rapports entre les deux peuples pourrait également se lancer. Nous n’avons aucune intention de rester plantés dans le passé. L’essentiel est de préserver notre avenir. La question de l’indemnisation pourrait également dans le cadre de ce processus de normalisation prendre une forme plus normale et disons acceptable. Si les deux pays en venaient à fonder des relations de proximité, ils pourraient commencer d’envisager des projets de developpement communs. Et pourquoi la Turquie, l’Europe et monde ne viendraient pas en aide à une pauvre Arménie ?

© Radikal

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