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Etat profond et profonde société

lundi 23 juillet 2007, par Hikmet Cetinkaya, Marillac

Lors de la première audience du procès des assassins des Hrant Dink, les paroles de Fuat Turgut, l’avocat de l’accusé Yasin Hayal, reflétait le contenu de la lettre que celui-ci avait un peu plus tôt envoyé au procureur…

La pensée de la junte reflétant cette synthèse turco-islamique en vogue dans l’après coup d’Etat de 80 sous la forme du néo-kémalisme a complètement lavé les cerveaux de nos jeunes de 17 et 18 ans ; des cadres islamo-fondamentalistes ont été éduqués dans les foyers des confréries religieuses… Et ces jeunes ainsi formés sont par la suite devenus des directeurs de la police, des sous-préfets, des préfets, des juges et des procureurs…

Quant à la pauvreté et au chômage, ils ont grossi les rangs d’un véritable prolétariat…

Et que disait-il ce Fuat Turgut aux portes du tribunal ?

« Tous ceux qui œuvrent au bien de l’Etat ne doivent pas être traînés devant les tribunaux… »

A la lecture de la lettre envoyée par Yasin Hayal au procureur, j’étais parcouru de frissons. J’ai failli perdre pied. J’ai eu la nausée.

Il déclarait : « Monsieur le Procureur, je ne suis pas en mesure de saisir ce que recouvrent vraiment ces concepts d’Etat profond ou de société profonde. » Avant d’ajouter :

« Mais une chose est néanmoins sûre. Au sein des services de sécurité, que cela soit légal ou illégal, un groupe nous a pilotés. Cela est flagrant. Vous-mêmes avez pu le constater : si nous avons été utilisés par l’Etat alors n’est-ce pas à lui qu’incombe la mission de nous défendre ? »

La dernière phrase de ce courrier est également très importante : « dans ce pays, ceux qui déploient un drapeau turc sont-ils devenus des terroristes ? »

Me sont venus à l’esprit tous ces crimes non élucidés. D’Uğur Mumcu à Ahmet Taner Kışlalı ; d’Abdi İpekçi à Çetin Emeç ; de Muammer Aksoy à Bahriye Üçok…

Qui fut l’ultime commanditaire de tous ces assassinats ? Pourquoi n’en a–t-on jamais vu le visage ?

L’incendie de l’hôtel Madimak le 2 juillet 1993… Les événements du quartier de Gazi…

Si je remonte 30 ans plus tôt…
Le 1er mai sanglant en 1977. L’horreur de Maras (massacres perpétrés contre la population alévie et les sympathisants de gauche en janvier 1978 dans la ville de Maras ; événement qui servira à justifier le coup d’Etat deux ans plus tard)… Les ratonnades de Corum.
Voilà un certain temps que nous avons oublié l’incendie du Madımak, que nous ne sommes plus en mesure de nous remémorer les vers de Behçet Aysan :

"Ne söylersen söyle bu aşk ikimizindi
ikimizindi bir zamanlar aynı gökyüzü bir samanın tutuşması gibi olan şey
biraz erzurumdu biraz rize biraz mardin
geniş, dingin, sürekli yurt gibi.« Ou ceux de Metin Altıok : »Şimdi sen öldün ya
Yumuşacık bir çizgi
Ediniyor avuçlarına
Yeni doğan çocuklar
Artık sevda yazgılarını
O çizgiden okuyacaklar."

Nous avons oublié Maraş, puis Sivas est arrivé !..
Nous avons oublié Uğur Mumcu et voilà Hrant Dink qui est assassiné...
On a lavé le cerveau des jeunes. On leur a mis une arme dans la main et les voilà devenus des criminels…
Pour le pays, pour le drapeau !
Ce drapeau qui est le nôtre, frappé de l’étoile et du croissant n’était-il pas le symbole de l’indépendance ? Des jeunes comme Deniz, Yusuf ou Hüseyin (figures quasi mythiques de la gauche des années 60 / 70 en Turquie) n’ont-ils pas un temps marché de Samsun à Ankara, ce drapeau en mains ?

Mais ces jeunes-là, c’est le fascisme du 12 mars 1971 qui les a envoyés à l’échafaud, fauchant la jeunesse de leurs 20 ans…

Yasin Hayal avoue haut et fort que la police les a utilisés puis ajoute :
«  L’Etat nous a soutenu dans cette entreprise. Il doit nous relâcher… »
Or tous les organes de l’Etat sont entre les mains de l’autorité politique…

Mais que fait donc le premier ministre à ce sujet ?
Il distribue des droits de propriété à tout va et se démène pour tout seul revenir au pouvoir lors des prochaines élections.

En 1994, il y eut le rapport d’une Commission d’enquête parlementaire… Ce rapport, on a tout fait pour éviter de le porter au débat en séance plénière de l’Assemblée.

Et si ce rapport avait fait l’objet d’un débat devant les députés, si le pouvoir politique l’avait considéré sérieusement, alors les Ahmet Taner Kışlalı, Gaffar Okkan, Hrant Dink et tous les autres qui ont péri seraient encore des nôtres.

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Sources

Source : Cumhuriyet, le 05-07-2007

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